La cassette audio qui a changé ma vie

L’autre jour, ma sainte mère me demandait si le temps n’était pas venu de jeter toutes ces smiths strangewayscassettes audio que je stocke depuis des années (et dont je ne me sers plus, puisque je ne possède plus de lecteur de cassette). Peut-être y viendrai-je un jour, mais pour l’instant, je ne m’y résous pas . Et parmi elles, il y en a une qui, c’est sûr, ne partira  jamais rejoindre les emballages en plastique et les gras de jambon dans l’incinérateur. Celle du dernier album des Smiths, « Strangeways, here we come ». Car cette cassette-là a changé ma vie. Vraiment. Ce n’est pas juste une formule pour faire joli.

Je devais avoir 15 ou 16 ans quand je l’ai achetée, vers 1988, avec mon argent de poche. J’étais à Londres, pour un voyage de classe. Je me souviens que mon cousin Fred y était aussi, nous étions allés traîner dans un magasin de disques du côté de Trafalgar Square, un Virgin sans doute. Avant ce voyage, j’avais vraiment – si, si – des goûts de chiotte en matière de musique, je pensais que Gold ou Bananarama écrivaient de bonnes chansons et que les Beatles de mon papa étaient surtout un truc d’adulte bien barbant. Mon cousin, lui, par l’entremise de notre oncle François, avait déjà jeté son dévolu sur des groupes anglais, comme Cure ou les Smiths (en résumé, il avait 250 ans d’avance sur moi en matière de musique). En route vers Londres, il m’avait passé une cassette de ces derniers.

« Guillaume, ce n’était vraiment rien »

Sous le casque de mon baladeur – de ceux avec de la mousse sur les cassette smithsécouteurs, tellement années 80 – ce fut un choc, une claque, à tous niveaux : je me mis immédiatement à adorer la voix de Morrissey, ses mystérieuses paroles (même si mon anglais était assez basique), les mélodies filandreuses de Johnny Marr. Ce fut une évidence : ce groupe serait désormais mon groupe à moi, celui pour lequel je me passionnerai, dont j’achèterai les disques, dont je saurai tout. Il ne s’agissait pas d’une décision, de quelque chose de réfléchi. Tout se passait dans la zone grise du cerveau, et dans les replis de mon cœur d’adolescent. Je n’avais jamais rien aimé de façon plus brûlante. Cette musique me paraissait écrite pour moi, et pas seulement parce qu’un de leurs morceaux s’appelle « William, it was really nothing ».

C’était parfait, en somme

A Londres, j’achetais ainsi mon premier « vrai » disque. Ce fut l’acte fondateur de cette histoire d’amour qui dure depuis plus de 20 ans, et qui n’a jamais faibli d’un iota. Cette cassette avait tout du trésor intime. J’étais fasciné par ce disque, par la pochette, par le nom tout simple du groupe, par les intitulés interminables des chansons (« Stop me if you think you’ve heard this one before », « A rush and a push and the land is ours », genre), ou leur côté dérangeant (« Girlfriend in a coma », « Unhappy birthday »). les noms des membres du groupe me faisaient rêver : qui était donc ce Morrissey, d’où sortait Johnny Marr aux doigts de fée, à quoi ressemblaient le bassiste Andy Rourke et le batteur Mike Joyce ? C’était parfait, en somme. Après avoir acheté cette cassette, que j’ai écoutée environ 247 822 fois, j’ai ensuite acquis évidemment tous les disques du groupe. A l’époque, la musique ne se trouvait pas en deux clics sur Internet. Il fallait aller « au charbon » : dénicher un vinyle ou une cassette, repiquer celle d’un copain/cousin, enregistrer la radio, etc. Et je n’ai découvert la tête de mes Smiths chéris qu’en achetant un numéro des Inrocks qui leur était consacré, bien longtemps après ce périple outre-Manche. Lui aussi, je l’ai bien entendu conservé précieusement.

Une drôle de maladie

Comme je le disais, je ne me séparerai jamais de cette cassette, donc. Parce qu’elle symbolise le moment où j’ai commencé à me façonner une vie à moi. J’avais fait un choix, qui allait entraîner à sa suite des centaines de cassette smiths intérieurdominos. Car découvrir l’univers des Smiths, c’était se plonger dans les influences de Morrissey : les écrivains Shelagh Delaney, Joe Orton, Oscar Wilde, Truman Capote, les musiciens tels que les Buzzcocks, les New York Dolls (ces drôles de gus habillés en femmes), David Bowie, Patti Smith, Elvis Presley (époque non obèse, je précise), Sandie Shaw, sans oublier les films de Ken Loach ou de Tony Richardson… Je m’ouvrais aussi évidemment aux groupes voisins, comme Cure, Lloyd Cole and The Commotions, les Pale Fountains, les Pixies, Echo and The Bunnymen, Siouxsie and The Banshees, ou encore ceux qui furent considérés leurs « enfants » plus ou moins directs, les Stone Roses ou les Sundays.

Les Smiths, ce fut plus que de la musique, pour moi. En les découvrant, j’attrapais une drôle de maladie : la curiosité intellectuelle (non, ce n’est pas un vilain mot). Elle aurait pu venir par d’autres moyens que cette cassette audio. Mais le fait est que cette petite bande magnétique, à la pochette désormais jaunie et aux couleurs passées, a changé ma vie. Je lui dois bien de la garder avec moi, bien au chaud, non ?

(PS qui me semble utile : bien entendu, la musique des Smiths ne fut pas mon unique clé pour découvrir des livres, des disques, des films, des artistes, des pièces de théâtre. Il y eu aussi à l’époque les amis, le hasard, les médias, des professeurs. Disons que ce fut un aiguillon, à un âge où l’on se cherche. Une grosse flèche directionnelle, comme les dessine au feutre mon neveu Victor).

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8 réflexions au sujet de « La cassette audio qui a changé ma vie »

  1. Très belle page. Et c’est vrai que ça donne envie d’écouter à quoi ça ressemble, les Smiths (ma culture musicale anglo-saxonne personnelle est toujours à zéro).

  2. Puisque tu t’es lancé (ou as lancé ton fripiblog) sur les terres divertissantes au possible de la musique, je me lance moi à poster un commentaire qui, d’autant plus évidemment que c’est le premier, ne parlera de rien ou presque. A tantôt

    • C’est un peu à cause de ma maman, tout ça ! 🙂 En parcourant mes cassettes, j’ai redécouvert plein de trucs que j’avais oubliés : JF Cohen, Papas Fritas, Jack, etc.

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