Nous sommes le 8 février 1973

P1100593Il y a 41 ans de cela, à Rouen, je commençais à faire souffrir ma pauvre mère pour débarquer sur cette chic planète par le biais d’une moins chic césarienne, gros bébé que j’étais (et la césarienne de 1973, précisons, ce n’était pas de la rigolade), vers 21 heures et des brouettes. Pendant que ma maman en bavait (pour rester poli), mon papa est peut-être allé chercher, pour patienter, un journal, disons Le Monde. Il s’avère que j’ai un exemplaire de ce journal, en date du jeudi 8 février 1973. Voilà ce qu’il a peut-être pu lire, dans les couloirs de la maternité, en ce jour glorieux. (Bon, en fait, je triche un peu, car si Le Monde est daté du 8 février, il s’agit de l’édition parue le 7 au soir, mais allez savoir, mon père avait peut-être acheté – ou pas – le journal la veille pour le lire le 8 ? On va dire ça, hein ?)

Un journal comme Le Monde en 1973, c’est 34 pages de lettres bien serrées. Le journal coûte 80 centimes de franc et est tiré à quasi 500 000 exemplaires. Matez un peu cette « une » (respirez un peu avant). Plusieurs articles, pas de gros titre, pas de photo ni de dessin. Du noir, du blanc. Pour le fun, il faudra repasser.

P1100587Dans cette édition qui regorge de texte, les rares photos ou dessins sont essentiellement réservées aux publicités. Dont celle-ci, assez incroyable – quand on pense à l’hygiénisme contemporain – pour des cigarettes brunes. Je ne sais pas si le sous-texte sexiste de la publicité est le fruit de mon interprétation ou pas.

P1100595En 1973, le lobby nucléaire pète visiblement la grande forme, désireux de faire tourner à pleines turbines ses belles centrales. On trouve plusieurs publicités pour vanter le chauffage électrique, tellement bien, tellement mieux (et tellement plus consommateur). En page 31, un billet du journal décrypte la contre-attaque publicitaire des défenseurs du chauffage au fioul, évoquant une « agressivité commerciale » de leur part. Qui n’a servi à rien, on le sait aujourd’hui.

chauffageAu détour d’une page, on trouve une publicité pour une mystérieuse revue d’intérêt public, consacrée à la… pollution. Pollustop n’a guère cartonné – il faut dire que le sujet n’est quand même pas hyper sexy – et je ne trouve aucune info en ligne à son sujet.

P1100608Revenons au contenu du journal. Ce dernier ouvre sur l’actu internationale. L’URSS existait encore et réprimait, comme d’habitude, des mouvements de dissidents en Lituanie, en Ukraine (tiens !), en Russie. Le consternant Nixon présidait encore les États-Unis (il allait démissionner en août 1974). La guerre au Viêt-Nam était presque terminée. En Irlande du Nord, la guérilla faisait classiquement rage entre les catholiques et les protestants. L’Allemagne était encore coupée en deux, et un membre de la police populaire de RDA a été mitraillé le 6 février à Berlin, en tentant de passer à l’Ouest.

Dans la France de Pompidou et de son Premier ministre Messmer, l’actualité est dramatiquement marquée par l’incendie du lycée Pailleron, dans le 19e arrondissement, le 6 février. Le Monde y consacre presque deux pages en fin (!) de journal. Les articles montrent que le drame était prévisible. A ce moment là, on parle de 18 morts et 4 disparus, et les causes de l’incendie sont inconnues.

P1100619On apprendra plus tard que des élèves avaient mis le feu à une poubelle, ignorant que le lycée était occupé le soir pour des cours de musique. L’incendie fera au final 20 morts (dont 16 enfants). Le bâtiment, constitué de poutrelles métalliques, ne pouvait pas résister plus de 15 minutes à un incendie. Le drame aboutira à une modification des règles de construction des bâtiments scolaires. On parlera de façon générique des « lycées Pailleron », construits à la hâte et parfois sans permis de construire.

Autre actualité brûlante : l’avortement. A l’époque, il était interdit et puni en France, et la loi Veil abrogeant celle de 1920 ne sera votée que deux ans plus tard. Sacrée coïncidence pour moi de voir ce sujet figurer dans cet exemplaire du 8 février 1973, puisque je défilais il y a peu pour défendre ce droit, aujourd’hui menacé en Espagne. Le Monde y consacre ce jour-là deux pages. L’opinion publique se déchirait alors sur cette question, notamment depuis la parution en 1971, du Manifeste des 343 femmes ayant reconnu s’être fait avorter. En ce début février 1973, il est question d’une charte de l’avortement, prônée par 206 personnalités. J’ai du mal à croire qu’en 2014, des gens (à jupes plissées et raies sur le côté, et parfois amateurs de quenelles) défilent pour réclamer l’abolition de ce droit fondamental à mes yeux.

P1100599L’autre sujet phare : la préparation des élections législatives. Les sujets de l’époque sonnent familièrement à nos oreilles : retraites, sécurité sociale, temps de travail, croissance. Ça se chamaille entre la droite et la gauche (et à l’intérieur même de chaque camp), le Parti communiste faisait encore peur, à droite par ses idées et pesait à gauche, par sa puissance. On n’y parle guère du chômage (on commençait juste à savoir ce que c’était). La sondagite avait déjà commencé à pointer le bout de son nez dans les médias.

P1100596Les centristes, eux, se trouvaient déjà tourmentés par leur identité (c’est encore vrai en 2014, et ça le sera encore en 2044) :

P1100597François Mitterrand, lui (encore 8 ans à ronger son frein avant de gagner, ce qui fut mon premier souvenir politique) nous joue sa partition préférée, celle du « coup d’Etat permanent » de la Ve République. Ce qu’il est délicieux de l’entendre fustiger le pouvoir présidentiel de Pompidou, lui qui en aura ensuite usé et abusé.

P1100598Page 8, il est déjà question d’études pour un tunnel sous la Manche, qui sera inauguré 21 ans plus tard. Page 29, un article nous apprend que le périphérique parisien n’est pas encore bouclé, et le sera le 15 avril, avec l’ouverture de la section Porte maillot/Porte d’Asnières ! Et il est déjà question d’un « surpériphérique » payant de 6 kilomètres de long, une sorte de toboggan à deux voies entre la Porte de Sèvres et celle d’Orléans, où démarre l’A6. Il n’aura jamais vu le jour.

P1100612P1100613Au centre du journal, le cahier littéraire consacre deux pages à un panorama de la poésie africaine en langue française (vous imaginez un truc pareil aujourd’hui ?). Une publicité vante le Goncourt de 1972, L’épervier de Maheux, de Jean Carrière, un livre qui prouve que glaner cette récompense n’offre pas automatiquement un accès à la postérité.

En 1973, la télévision était déjà là, mais encore placée, comme la radio, sous la coupe du pouvoir politique, via l’ORTF. Il n’y avait pas à se faire des nœuds au cerveau pour choisir un programme, avec trois chaînes seulement et des grilles plutôt sommaires. Le 7 février 1973, notons qu’une grève perturbe les programmes : celle du « personnel technique et de la climatisation » (j’adore). Le 8, une intervention de Pompidou est programmée. Je ne sais pas s’il a fait allusion à ma naissance (il faut que je me renseigne).

P1100605Tiens, concernant la télévision : elle ne diffusait pas de publicité (1). Les Dossiers de l’écran (l’émission au générique terrifiant qui hanta mon enfance) en avait fait un sujet de discussion après un « film-prétexte rendu difficilement regardable à cause d’un problème de synchronisation et plusieurs pannes », ainsi relatée par Le Monde : « Le débat (…) fut certes passionné mais confus tant les problèmes que soulève par la publicité sont complexes et nombreux ». Selon le secrétaire d’État en charge de l’information publique, la pub devait être envisagée pour la deuxième chaîne dans deux à trois ans, afin de lui permettre de se distinguer de la première, amenée à passer à la couleur elle aussi. Financée par la redevance, cette première chaîne pourrait se consacrer au théâtre, à la musique, aux émissions scientifiques et culturelles (le rôle d’Arte, aujourd’hui), tandis que la deuxième serait plus axée sur des programmes populaires. La troisième chaîne, elle, émit pour la première fois quelques mois auparavant, le 31 décembre 1972.

P1100615Enfin, puisqu’il faut en finir, j’ai jeté un œil aux petites annonces parues dans cette édition du 8 février 1973, et j’ai trouvé dans une foultitude d’encarts ce texte mystérieux, au rayon des « demandes d’emploi ». (On dirait franchement une annonce permettant à des gangsters ou des espions de se comprendre entre eux). Qui était donc cet « homme de communication leader » qui n’a pas pu être joint le vendredi d’avant mais qui « présentera ses excuses » ?

Capture d’écran 2014-02-07 à 22.08.55Et, alors que la polémique fait aujourd’hui rage sur les études du genre, ou « gender studies » (alimentée par des gens qui n’y comprennent rien, ou ont peur de leur ombre), la classification des annonces du Monde en 1973 ravirait les plus réactionnaires des conservateurs, puisqu’il existait carrément une catégorie « Emplois féminins » (de fait, tous les autres annonces concernaient implicitement les hommes). Elle contient essentiellement des postes de sténo-dactylos. Une offre échappe à cela, presque par miracle :

Capture d’écran 2014-02-07 à 22.36.03Voilà, il est temps de revenir 41 ans en avant, en 2014. Des SMS, des mails, des tweets, des choses à aimer sur Facebook ou Instagram vous attendent, sans doute. A moins que ce ne soit une émission en « télé à la demande » sur votre tablette, ou des clips sur YouTube. Bonne journée dans le monde d’aujourd’hui.
_____________________________________

(1) A ce sujet, j’ai commis une erreur. En fait, la publicité à la télévision est apparue dès la fin des années 60. L’article du monde qui évoque la publicité sur la deuxième chaîne, aborde en fait le sujet de la suppression totale de la pub sur la première chaîne (ce qui n’est pas clair est la chose suivante : y’avait-il déjà de la pub sur la deuxième chaîne, ou pas ?). Désolé, donc, de cette erreur. De fait, on voit quand même qu’il y avait débat sur la question à l’époque, alors qu’aujourd’hui, ce n’est plus le cas.

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6 réflexions au sujet de « Nous sommes le 8 février 1973 »

  1. Magnifique plongée dans les années 70, ça me donne envie de faire une exploration de ce type avec le journal du jour de ma naissance, 2 ans plus tard en 1975. Pour tricher un peu je ne prendrais probablement pas le courrier de l’ouest ou ouest france vu que je suis du Maine et Loire mais un truc plus classe… Comme le chasseur français :))))

    • Oh oui, 22 agrafes, avec des tubes et tout te le toutim. Les débuts des césariennes dans le bas du ventre, et surtout, pas de péridurale !

      Merki

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