Chez Roger, coiffeur pour hommes

Capture d’écran 2014-06-27 à 18.42.26Certains seront peut-être surpris, mais plus jeune, j’ai eu des cheveux. Et plutôt bien fournis et drus. De quoi aller chez le coiffeur, une fois par mois au moins. Et mon coiffeur, pendant des années, fut un certain Roger Vandecasteele, à Halluin. Une figure de la ville, puisqu’il a exercé son métier jusqu’à un âge très avancé  – plus de 90 ans -, un record qui lui valut des articles et même, je crois, un reportage dans un journal télévisé. Mon grand-père était son client aussi, et c’est lui, qui, un jour, m’a envoyé là-bas. Dans cet endroit unique, presque trop beau pour être vrai, dans une petite maison en brique de la Rouge-Porte, avec une devanture verte et une vitrine flanquée du mot « Coiffeur », en lettres oranges. Entrer là-dedans, c’était entrer dans le passé, directement : accessoires en inox, posés sur un plateau de marbre, fauteuils en cuir rouge, murs jaunis, vieilles publicités et photos. Un endroit beau comme un camion, et que je me fustige de n’avoir pas pris en photo (abruti).

Roger, ah, Roger ! Pas très grand, fin, droit comme un i, toujours cravaté et tiré à quatre épingles, le cheveu bien peigné, lunettes sur le nez, l’esprit vif. J’avais mon rituel avec lui, moi qui étais un de ses rares « jeunes » fidèles : venir le vendredi soir, peu avant la fermeture, afin qu’il n’y ait plus personne. Une fois entré, il m’accueillait toujours avec la même phrase (« Ah, tiens, c’est Guillaume »), puis il fermait à clé derrière moi. Nous étions alors tranquilles pour qu’il s’occupe de mes cheveux (enfin, ceux qui survivaient, sur la fin) et pour discuter (ce qu’il ne faisait pas avec tout le monde, ce n’était pas un grand bavard en soi). Et on causait de quoi ? Surtout de foot, de foot et encore de foot. C’était un passionné, un vrai (comme moi) un vieux supporter lillois (comme je le deviendrai). Il se délectait de commenter des matchs passés, ou d’analyser ceux à venir. Il papillonnait autour de ma tête, de son petit pas rapide et traînant au sol, alerte, curieux, posant tel ciseau, attrapant telle tondeuse à main pour les finitions, telle brosse pour enlever des cheveux. J’aurais pu rester là des heures, dans cette capsule hors du temps à discuter avec ce petit monsieur âgé et respectable, si bien éduqué, au langage teinté d’un léger accent flamand. Que ne l’ai je pris en photo à l’époque ! (abruti que tu es).

Roger n’était pas un coiffeur comme les autres. Vraiment pas. Il réservait une journée de la semaine (le lundi) à coiffer à domicile ses clients, qui ne pouvaient plus se déplacer. Ses clients étaient sacrés. Son salon, son métier étaient le socle de sa vie (il n’a fait que travailler, de l’apprentissage à 14 ans en Belgique, jusqu’à la fin). Un vendredi où il devait fermer plus tôt, il avait appelé mon grand-père pour prévenir du problème, au cas où je comptais venir. Une autre fois, il m’avait glissé, à mon arrivée, qu’il me montrerait des photos de lui quand il avait été prisonnier en Allemagne. Il m’avait raconté comment il s’était retrouvé déguisé en femme, pour un spectacle organisé par les prisonniers militaires français. Il en riait encore, des décennies plus tard. Son œil avait pétillé, lui qui était sérieux comme un pape.

A chaque fois que je me rendais au salon, je savais que je le voyais peut-être pour la dernière fois. Il n’allait pas continuer jusqu’à 107 ans (quoique, il en aurait été capable) et je me disais que l’heure viendrait, forcément, où il m’annoncerait que cette coupe était la dernière. En fait, il s’avère que j’ai cessé d’y aller, un jour. N’ayant plus grand chose à faire couper, je suis devenu mon propre coiffeur, après qu’on m’eut offert une tondeuse électrique. Je m’étais promis de passer voir Roger, pour lui dire au revoir. En fait, je ne sais pas très bien ce que je lui aurais dit. « Voilà, Roger, je ne viendrai plus, parce que je me rase la tête désormais » ? Je ne savais pas comment m’y prendre, donc j’ai repoussé ça à un autre fois, puis à une autre, et une autre encore, ou misé sur une rencontre fortuite. Qui n’a jamais eu lieu.

Et donc forcément, Roger est mort il y a quelques années (il a travaillé quasiment jusqu’au dernier jour). La honte de n’être jamais passé le saluer une dernière fois me brûle le cœur encore. Vraiment. C’est un manquement que je ne me pardonne pas. Roger a sans doute été froissé que je disparaisse comme ça, sans avoir la délicatesse de prévenir. J’aimerais tant m’excuser, mais c’est impossible. Et quand je passe devant son salon, qui est fermé mais encore visible, je me sens comme un gros nul. Cette petite devanture verte surannée est pour moi chargée de reproches et de remords.

Roger, je pense bien à vous. Vous étiez un chic type, et moi je ne le suis pas.

Le plus vieux restaurant du monde (et autres curiosités)

P1100908Pour honorer la promesse que j’avais faite à un ami d’aller le visiter à Madrid, j’ai affronté mon angoisse de l’avion et suis allé poser mon sac quelques jours dans la capitale espagnole, in extremis avant l’abdication de Juan Carlos Ier (comme ça, je me souviendrai toujours de la date). Dans cette ville, où on s’entend dire « que la soirée ne fait que P1100906commencer » même à 6 heures du P1100907matin, j’ai pris des photos en nombre, et découvert quelques curiosités intéressantes. Telle la « Casa Sobrino de Botin », établissement fondé en 1725 par un Français, Jean Botin, qui est en activité depuis cette date (avec ses fours d’époque) et considéré de fait comme le plus vieux restaurant du monde. Il en affiche le record du Livre Guinness en façade, ainsi qu’une plaque en cuivre devant sa porte, à l’instar de tous les établissements centenaires madrilènes.

Je n’ai pas eu l’occasion d’y manger, mais j’ai passé par contre 4 ou 5 heures dans un endroit vraiment non touristique et typiquement madrilène, le « De La Riva ». Dans une rue peu fréquentée, c’est un repaire de gens plutôt âgés, qui enchaînent les plats et finissent parfois au cigare (enfin, les messieurs, surtout). Parfois aussi, le patron envoie au beau milieu du « déjeuner » une chanson dédiée au Real Madrid, dont le stade Bernabeu ne se trouve qu’à quelques encablures. Autre curiosité du cru : l’attachement des habitants à des enseignes publicitaires qui « font » l’identité de la ville, telle ce Schweppes sur le fronton d’un hôtel de l’artère « Gran Via », ou ce « Tio Pepe », place Puerta del Sol (où se trouve l’emplacement du kilomètre zéro du pays). Le déplacement de ce dernier du toit d’un immeuble vers un autre a visiblement alimenté les conversations. (Au passage, oui, il y a bien un Bob l’Eponge sur cette image, ne me demandez pas pourquoi).

P1100879P1100885A Madrid, sur la Plaza de Espana, j’ai aussi pu apercevoir l’Edificio Espana, bâtiment pompeux néo-classique. Emblématique de la ville, il fut construit dans les années 50 et figurait à l’époque parmi les plus hauts d’Europe, aujourd’hui totalement vide d’occupants (et ce depuis 2005, même si des travaux sont désormais programmés en vue d’une réouverture). Un lieu fantôme incroyable et inquiétant, comme je les aime.

P1100934Finissons ce  chapitre madrilène (volontairement non exhaustif) avec les images du surprenant « Palacio de Cristal », dans le Parc Retiro, les articles religieux de la boutique « Sobrinos de Perez » (à côté du Musée du jambon), des jambes en l’air, une échoppe de coiffeur/barbier de toute beauté et une vitrine gorgée de chips – un aliment de base à Madrid, semble-t-il. Comme ça, il y en a pour tous les goûts.

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