Vitrine (pas vraiment) magique

10415571_10152776527821054_4931608964392310598_nOui, je confirme, c’est en effet une vitrine vieillotte et désolée. Aperçue à Malakoff, cette ville au nom si peu « francilien » (parce qu’issue d’un ancien quartier de Vanves, et nommée selon une tour militaire près de Sébastopol). Ce magasin de chaussures jauni était-il fermé définitivement, rattrapé par la crise ? Oui, apparemment (mais je n’en jurerais pas, je vois survivre dans mon quartier des commerces aussi étranges que celui-ci, tel le Nant). En tout cas, ces trois chaussures comme abandonnées là, oubliées 1601077_10152776537791054_5268854986461262687_nde tous, avec leur petite étiquette – il y avait des mules, tristes et dépareillées de l’autre côté de la porte – m’ont à la fois fait sourire et collé un bourdon terrible. Le tragi-comique de cette vitrine malakoffiote (c’est ainsi que l’on dit) m’a fait penser aux clichés de l’excellent photographe anglais Martin Parr, qui sait trouver de la drôlerie et de la poésie dans les objets et les situations les plus banales. N’ayant pas une once de son talent, j’ai quand même pris la photo, comme un tout petit petit petit hommage. On fait ce qu’on peut.

Une heure avec Willy Ronis

2014-11-19 11.41.07 C’était en 2003. Un samedi après-midi, j’ai pu passer une heure – peut-être plus -, avec Willy Ronis, photographe considéré comme l’un des grands noms de la photographie dite « humaniste », avec les Robert Doisneau et autres Edouard Boubat. Certains auraient sans doute vendu un bras pour un tel moment avec cet homme ayant publié moult livres et reçu tant de prix (1), lui qui avait travaillé avec Time et Life et dont les clichés trônent parmi les plus grandes collections. Lui dont le Nu provençal est un classique de la photographie. Moi, je me suis retrouvé face à lui, comme un idiot, sans avoir conscience de la chance qui m’était donnée.

Mais à l’époque, Willy Ronis s’avérait un illustre inconnu pour moi. Je me suis retrouvé chez lui par un curieux concours de circonstances. Un rendez-vous avait été pris avec lui par quelqu’un de la revue Tausend Augen, à laquelle je collaborais. J’ai oublié les détails de ce méli-mélo, mais au final, il ne se trouvait plus personne pour y aller. Bien que n’étant au courant de rien, j’ai in fine accepté d’aller le rencontrer au pied levé, pour dépanner. On ne pouvait décemment pas poser un tel lapin à ce monsieur renommé.

N’ayant ni le temps ni les moyens de préparer quoi que ce soit  – je n’avais pas Internet à 2014-11-19 13.47.58l’époque ! -, je me suis rendu chez lui en mode « improvisation totale ». Chose que je ne fais jamais quand je pars interroger quelqu’un (c’est mon côté « freak control » : je veux tout contrôler, en somme, et j’arrive toujours bardé de questions). Flippé, je me suis retrouvé en bas de son immeuble, un bâtiment assez laid, 2014-11-19 13.48.26quelque part dans le 20e. Il m’a reçu dans son petit appartement quelconque et sans esbroufe.

Tout aurait pu mal se passer. Son statut, notre différence d’âge, le fait que je débarque sans préparation… Mais tout se passa formidablement bien. Willy Ronis se montra gentil, bienveillant, curieux. Logique, vu son travail photographique consacré « aux petites gens » de la rue et des usines. Mais il avait réalisé tellement de choses dans la vie qu’il aurait pu se permettre de me prendre un peu de haut. J’aurais compris, ayant croisé ces dernières années tant de journalistes imbuvables, se permettant de snober leur monde, sous prétexte qu’ils travaillaient dans des titres nationaux prestigieux. Il suffit de voir aussi comment se la racontent des « twittos » du haut de leur quelques milliers d’abonnés (2).

J’aurais aimé prendre des notes, enregistrer notre conversation. Mais il ne me reste que ma mémoire, et donc des bribes de cet heure passée. Willy Ronis me parla de son travail, de ses thèmes de prédilection (Paris, où il était né en 1910, les ouvriers, les chats), de ses balades dans la capitale. Il avait la mémoire claire, l’esprit vif, le verbe facile (comme vous pouvez le constater sur cette vidéo, où il parle de ses clichés les plus célèbres). Il semblait plus vivant à 93 ans que certains jeunes de 20.

Capture d’écran 2014-11-19 à 13.45.02Comme je venais du Nord, nous discutâmes ainsi de l’industrie textile (qui employa mon grand-père et certains de mes oncles), qu’il connaissait bien pour l’avoir photographiée dans l’Est de la France dans les années 40 et 50. Il m’indiqua avoir feuilleté notre revue, critiquant la faible qualité du papier dans l’hypothèse de publication d’un portfolio (je lui répondis que nous faisions avec les moyens du bord, ce qu’il comprit). Ce fut une heure riche, intense, pleine d’humanité, comme ses photographies.

Face à lui, je hasardais des questions, des remarques. Me demandant ce que je pourrais bien faire de cet entretien. Dont je n’ai jamais rien fait, jusqu’au présent billet, pondu onze années après. J’en éprouve des regrets, j’aurais dû ne pas rester sur cette entrevue bancale (de mon fait, pas du sien). Il m’eût fallu saisir l’opportunité de le revoir, de mettre en place un projet, je ne sais. Mais voilà, comme souvent (toujours ?), je me suis laissé happer par le flot du flux quotidien. J’ai parfois pensé le rappeler, mais j’ai procrastiné de manière impeccable.

2014-11-19 11.41.37Au moment de partir, Willy Ronis m’a offert son livre Mémoire textile. Je n’ai même pas demandé une dédicace. J’ai aperçu des photos, dans une pièce proche. Il m’a confié que certains de ses tirages atteignaient désormais des sommes élevées, et que lui-même ne pourrait plus se les offrir. Je suis parti, pas forcément fier. J’ai pris conscience, après coup, de la place qu’occupait ce vieux et digne monsieur dans l’histoire de la photographie, lui qui eut droit à une rétrospective de la Ville de Paris en 2006. Il est mort à 99 ans, dans cette ville qu’il avait arpentée de long en large. Ce samedi après-midi de 2003, ce fut un rendez-vous quasi manqué avec lui. Mais un rendez-vous, malgré tout.

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(1) Prix Kodak en 47, Grand prix national des arts et des lettres pour la photographie en 1979, prix Nadar 1981.
(2) Ca me rappelle autre chose : un jour que j’étais encore étudiant et m’occupais d’un fanzine consacré à la musique, j’eus l’occasion d’interroger le guitariste d’un groupe anglais qui avait le vent en poupe (mais n’a guère marqué l’histoire de la musique : Menswear). Le type était arrivé encore ivre, et avait à moitié dormi tout le temps de l’entretien. Il n’avait rien eu à dire, et j’ai vécu alors un moment particulièrement grotesque.

Paradis retrouvé

20141027_195328Oui, oui, je sais, je vous ai déjà bien saoulés avec mon groupe adoré, les Smiths, entre cassette audio que je conserve précieusement et t-shirts en forme de trésors. Je radote, je ratiocine. Mais voilà, j’y reviens, parce qu’il s’avère que j’ai vécu un rêve, un vrai, un pur, un dur. Ces deux 20141103_224212dernières semaines, j’ai réalisé ce que je considère comme mon Grand Chelem intime. J’ai pu voir, à une semaine d’intervalle, à Paris, se produire sur scène mes deux héros. Ce fut d’abord Morrissey, le lundi 27 octobre, sur la scène du Grand Rex. Et une semaine plus tard, jour pour jour, son ex-compère Johnny Marr, sur celle du Trabendo, le 3 novembre. Je ne pensais pas que ce fût possible un jour, mais c’est bel et bien arrivé, comme si quelqu’un avait voulu mettre à l’épreuve mon cœur de quarantenaire (opération réussie).

Morrissey/Marr. Ces deux noms accolés figurent sur les disques que j’ai écoutés à m’en 20141027_212334griller le cerveau. A ma façon, j’aurai donc vu les Smiths sur scène. Oui, je sais, on en est bien loin, puisque les deux hommes n’ont pas joué ensemble, ne se parlent plus, et ne reformeront jamais le groupe (heureusement car les Smiths, ce fut court, parfait, et leur beauté réside là, n’y touchons surtout pas). Mais dans ma tête, j’ai assemblé le puzzle, réuni les deux noms à nouveau, remis le « / » entre eux. Oui, j’ai vu Morrissey ET Marr. Séparément, mais ensemble. Les Smiths. C’est comme ça. En regardant Morrissey en crooner sublime dans la salle roccoco du Grand Rex, puis Johnny Marr en génie facétieux dans celle très basique du Trabendo, je me suis représenté ces cinq petites années où en totale osmose ils dégainèrent à un rythme invraisemblable des chansons inusables. J’ai repensé à ce moment où, en vacances à Céret avec mes 20141103_211204parents, je trouvais en kiosque un exemplaire des Inrockuptibles consacré aux Smiths (déjà séparés à l’époque), avec ce papier de Nick Kent, intitulé « Paradis perdu », ou encore l’interview de Johnny Marr expliquant les raisons de son départ du groupe. Tout m’est revenu, en ces deux lundis fous : de ces vinyles des Smiths rachetés à un camarade collégien (qui ne devait pas avoir toute sa tête pour se séparer de telles merveilles (et qui valent de petites fortunes, aujourd’hui, sur Internet)) à ces émissions de Bernard Lenoir sur France Inter, écoutées religieusement dans l’espoir d’entendre « le nouveau single de Morrissey ».

Lors de ces deux concerts, j’ai pu voir l’ex-duo reprendre chacun de son côté, des morceaux du groupe défunt, dans une sorte de ping-pong artistique de haute volée. Comme si 2014-11-10 12.21.28l’un avait défié l’autre à quelques jours d’intervalles de revisiter leurs trésors passés. Comme du temps où ils se poussaient du coude pour pondre ensemble des chefs d’œuvre inoxydables. A Morrissey, au Grand Rex, des chansons comme « Asleep », « The Queen is dead », « Meat is murder », livrées sur scène comme si elles n’avaient pas 30 ans. A Johnny Marr, au Trabendo, des merveilles comme « Stil ill » (sur l’intro à la guitare du morceau, je pense que mon cerveau s’est déconnecté l’espace de quelques secondes, sous le coup de l’émotion), « Bigmouth strikes again », « How soon is now », « There is a light that never goes out » ou « The headmaster ritual ». Quels mots utiliser pour décrire la joie qui m’a englouti, à ces moments là ? Je l’ignore. En fait, je suis un peu sorti de moi-même je crois. Voilà qui résumerait la chose de façon insatisfaisante et floue. Voir Morrissey et Johnny Marr n’était pas chose que je pouvais entièrement appréhender, de toute façon. Ce fantasme était trop hautement perché.

Vous vous direz que je ne vaux sans doute guère mieux que ces groupies qui vont hululer 20141103_194303aux concerts de Beyoncé. Possible. Mais comme je l’ai déjà dit, les Smiths m’ont façonné, à leur façon. Je les chéris comme au premier jour, et même peut-être encore davantage. « Profites en, tant que tu peux » m’a-t-on conseillé avant cet enchaînement magnifique. Je m’y suis efforcé. Au moins, j’ai vécu ça, c’est vrai, et ces deux concerts ne me quitteront plus. Mais c’est terminé, et cela n’arrivera plus. Et cela me rend à la fois léger et triste. « I was happy in the haze of a drunken hour, but heaven knows I’m miserable now » chantait Momo à l’époque. Paradis perdu, puis retrouvé, puis re-perdu.

Grande joie des petits

P110048310676205_10152806112531054_4513974260278548557_nLe petit garçon, comblé d’avoir attrapé le pompon sur sa belle moto de manège, c’est mon père Jean-Claude, dans les années 50. Je suppose qu’il devait avoir alors 5 ou 6 ans. Quelque soixante années plus tard, même expression de joie pour sa petite-fille et ma nièce Camille, qui vient de fêter ses 5 ans et ouvre son cadeau, presque incrédule. Les deux photos figent cet instant pareil à nulle autre, quand vous êtes tout à votre joie. Joie volatile : il faudra bientôt rendre le pompon, ranger son jouet, et retourner grandir.