Une heure avec Willy Ronis

2014-11-19 11.41.07 C’était en 2003. Un samedi après-midi, j’ai pu passer une heure – peut-être plus -, avec Willy Ronis, photographe considéré comme l’un des grands noms de la photographie dite « humaniste », avec les Robert Doisneau et autres Edouard Boubat. Certains auraient sans doute vendu un bras pour un tel moment avec cet homme ayant publié moult livres et reçu tant de prix (1), lui qui avait travaillé avec Time et Life et dont les clichés trônent parmi les plus grandes collections. Lui dont le Nu provençal est un classique de la photographie. Moi, je me suis retrouvé face à lui, comme un idiot, sans avoir conscience de la chance qui m’était donnée.

Mais à l’époque, Willy Ronis s’avérait un illustre inconnu pour moi. Je me suis retrouvé chez lui par un curieux concours de circonstances. Un rendez-vous avait été pris avec lui par quelqu’un de la revue Tausend Augen, à laquelle je collaborais. J’ai oublié les détails de ce méli-mélo, mais au final, il ne se trouvait plus personne pour y aller. Bien que n’étant au courant de rien, j’ai in fine accepté d’aller le rencontrer au pied levé, pour dépanner. On ne pouvait décemment pas poser un tel lapin à ce monsieur renommé.

N’ayant ni le temps ni les moyens de préparer quoi que ce soit  – je n’avais pas Internet à 2014-11-19 13.47.58l’époque ! -, je me suis rendu chez lui en mode « improvisation totale ». Chose que je ne fais jamais quand je pars interroger quelqu’un (c’est mon côté « freak control » : je veux tout contrôler, en somme, et j’arrive toujours bardé de questions). Flippé, je me suis retrouvé en bas de son immeuble, un bâtiment assez laid, 2014-11-19 13.48.26quelque part dans le 20e. Il m’a reçu dans son petit appartement quelconque et sans esbroufe.

Tout aurait pu mal se passer. Son statut, notre différence d’âge, le fait que je débarque sans préparation… Mais tout se passa formidablement bien. Willy Ronis se montra gentil, bienveillant, curieux. Logique, vu son travail photographique consacré « aux petites gens » de la rue et des usines. Mais il avait réalisé tellement de choses dans la vie qu’il aurait pu se permettre de me prendre un peu de haut. J’aurais compris, ayant croisé ces dernières années tant de journalistes imbuvables, se permettant de snober leur monde, sous prétexte qu’ils travaillaient dans des titres nationaux prestigieux. Il suffit de voir aussi comment se la racontent des « twittos » du haut de leur quelques milliers d’abonnés (2).

J’aurais aimé prendre des notes, enregistrer notre conversation. Mais il ne me reste que ma mémoire, et donc des bribes de cet heure passée. Willy Ronis me parla de son travail, de ses thèmes de prédilection (Paris, où il était né en 1910, les ouvriers, les chats), de ses balades dans la capitale. Il avait la mémoire claire, l’esprit vif, le verbe facile (comme vous pouvez le constater sur cette vidéo, où il parle de ses clichés les plus célèbres). Il semblait plus vivant à 93 ans que certains jeunes de 20.

Capture d’écran 2014-11-19 à 13.45.02Comme je venais du Nord, nous discutâmes ainsi de l’industrie textile (qui employa mon grand-père et certains de mes oncles), qu’il connaissait bien pour l’avoir photographiée dans l’Est de la France dans les années 40 et 50. Il m’indiqua avoir feuilleté notre revue, critiquant la faible qualité du papier dans l’hypothèse de publication d’un portfolio (je lui répondis que nous faisions avec les moyens du bord, ce qu’il comprit). Ce fut une heure riche, intense, pleine d’humanité, comme ses photographies.

Face à lui, je hasardais des questions, des remarques. Me demandant ce que je pourrais bien faire de cet entretien. Dont je n’ai jamais rien fait, jusqu’au présent billet, pondu onze années après. J’en éprouve des regrets, j’aurais dû ne pas rester sur cette entrevue bancale (de mon fait, pas du sien). Il m’eût fallu saisir l’opportunité de le revoir, de mettre en place un projet, je ne sais. Mais voilà, comme souvent (toujours ?), je me suis laissé happer par le flot du flux quotidien. J’ai parfois pensé le rappeler, mais j’ai procrastiné de manière impeccable.

2014-11-19 11.41.37Au moment de partir, Willy Ronis m’a offert son livre Mémoire textile. Je n’ai même pas demandé une dédicace. J’ai aperçu des photos, dans une pièce proche. Il m’a confié que certains de ses tirages atteignaient désormais des sommes élevées, et que lui-même ne pourrait plus se les offrir. Je suis parti, pas forcément fier. J’ai pris conscience, après coup, de la place qu’occupait ce vieux et digne monsieur dans l’histoire de la photographie, lui qui eut droit à une rétrospective de la Ville de Paris en 2006. Il est mort à 99 ans, dans cette ville qu’il avait arpentée de long en large. Ce samedi après-midi de 2003, ce fut un rendez-vous quasi manqué avec lui. Mais un rendez-vous, malgré tout.

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(1) Prix Kodak en 47, Grand prix national des arts et des lettres pour la photographie en 1979, prix Nadar 1981.
(2) Ca me rappelle autre chose : un jour que j’étais encore étudiant et m’occupais d’un fanzine consacré à la musique, j’eus l’occasion d’interroger le guitariste d’un groupe anglais qui avait le vent en poupe (mais n’a guère marqué l’histoire de la musique : Menswear). Le type était arrivé encore ivre, et avait à moitié dormi tout le temps de l’entretien. Il n’avait rien eu à dire, et j’ai vécu alors un moment particulièrement grotesque.

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8 réflexions au sujet de « Une heure avec Willy Ronis »

  1. C’est beau cette anecdote. Finalement ce sont toujours les histoires manquées dont on se souvient le plus, comme de la fille ou du garçon dont on était amoureux au lycée mais qu’on aura jamais osé aborder. Par une étrange association d’idées cela me fait penser à Micheline Dax, dont j’ai toujours admiré la voix (de chant et de doublage, aaah miss Piggy, Cléopatre dans le bain de Cléopaaaaatre), l’humour, la gouaille, et la féminité (pas évident de réussir cette combinaison parfaite). Par une connaissance commune j’aurais pu me faire ouvrir une porte, un bout de fenêtre, pour la rencontrer, ou au moins me faire dédicacer son autobiographie (« Je suis Gugusse, voila ma gloire » où elle se livre avec tendresse et franchise). Mais je n’ai pas osé. Je n’ai pas voulu la déranger, ou peut être gâcher cette image que j’avais d’elle en la rencontrant en vrai. Et puis elle est partie. Et puis je pense à elle à chaque fois que je passe devant l’église de la Trinité, ou elle chanta un jour pour le mariage d’un couple d’amis « l’Ave Maria de Schubert, l’Alleluia de Mozart et le Panis Angelicus de César Franck ». Car oui elle était soprano mais parlait avec une voix de basse. Je copie-colle ici la suite de cette anecdote car je la trouve charmante et quand on lit le livre de Micheline on a l’impression de prendre le thé avec elle en l’écoutant raconter ses histoires (heureusement une archive INA permet presque de le faire, 8min34 avec elle et son chat « Vanille », un « 30 millions d’amis » de 1978). Voici donc la suite de l’anecdote de l’église de la Trinité : « Quand je descendis de la tribune, mon travail achevé, je retrouvai les invités, massé à la sacristie, pour les compliments d’usage aux jeunes mariés ; des amis communs crurent que j’étais arrivée très en retard et me dirent : « Tu as eu tort, c’est un petit garçon qui a chanté la messe, c’était attendrissant. » J’étais vexée et je n’ai pas dévoilé la vérité. Aujourd’hui je m’en vanterais. Ah, jeunesse!

    • Chouette histoire, Séverine. Merci 😉 La vie est faite de moments parfaits, mais aussi de moments plus ou moins ratés, et dont on se souvient presque autant, si ce n’est plus. C’est un peu le sens de ce billet, en effet 😉

  2. Ce qui est marrant, c’est que tu nous parles d’une occasion manquée à travers un homme dont le métier était de savoir saisir chaque occasion finalement, l’appareil toujours à l’épaule, comme il dit. Evidemment, c’est plus facile de se balader avec l’appareil à l’épaule que de se documenter de façon exhaustive sur un inconnu une heure avant, mais je trouve que c’est une bonne image de l’attitude qu’on devrait tous avoir: se balader dans la vie comme un photographe prêt à photographier la moindre situation intéressante. Se dire que si l’on se retrouve devant telle situation, il doit y avoir un intérêt quelconque et savoir la saisir plutôt que l’ignorer.
    Après, il y a des occasions manquées par maladresse ou pour tout un tas de raisons (je parle pas pour toi, je parle pour moi, je sais de quoi je parle !).
    Mais ça me fait penser à une phrase prononcée par le samouraï qui meurt à la fin du « Dernier des samouraïs » (avec Tom Cruise, Séverine !): elles sont toutes parfaites (il parle des fleurs de cerisier, il cherchait la fleur parfaite et il comprend qu’elles sont toutes parfaites, cette phrase a pu passer inaperçue pour beaucoup, pas pour moi, pas pour un type comme moi aussi épris de perfection !). C’est toujours la plus forte probabilité qui arrive, tout est parfait, même le raté est parfait parce que c’est la vie dans ce qu’elle a de plus naturel (amis de la philosophie, bonsoir !).

    • Tu as raison, Erick. J’ai failli dire dans le billet que si j’avais ultra préparé cette entrevue, cela se serait peut-être mal passé. J’y suis allé sans pression, et le hasard a en effet bien fait les choses, au final. En tout cas, tout « control freak » que je suis, j’essaie de sortir de mes rails, d’accepter des choses imprévues, de me mettre en position de risque (enfin, tout est relatif, hein, le vrai risque est sur les zones de guerre). Là, j’avoue, j’y étais allé un peu pour dépanner, mais au final, ce ne fut pas en vain. Bousculer son confort, ses habitudes, c’est important, il faut le faire et il en sort souvent de bonnes ou belles choses. J’ai appris ces dernières années à accepter de ne pas tout avoir prévu, préparé, anticipé. C’était un peu l’esprit de ce billet.

      Sinon, d’accord avec toi pour dire qu’on doit saisir ce qui passe sous nos yeux et en profiter. J’essaie d’appliquer ça le plus possible, au quotidien, et d’en tirer quelque chose (texte ou photo).

  3. Ping : Décrocher le pompon | Encore un fripi !

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