Décrocher le pompon

IMG_1663Mon père aurait eu 69 ans, ce 25 avril 2015. Se serait-il souvenu, s’il avait encore été là, de ce moment d’enfance, figé par cette photo en noir et blanc ? Pour ma part, j’adore ce cliché, même si d’aucuns le trouveront banal. Tout y est parfait, comme s’il avait été soigneusement composé. L’image est nette, bien que pleine de mouvement. Une telle photo aurait, selon moi, sa place sans sourciller dans le travail d’un Doisneau, ou d’un Willy Ronis. Elle ne comporte pas de date, mais comme mon père semble avoir 5 ou 6 ans, elle a dû être prise au début des années 50. La joie rayonnante de mon papa, juché sur sa petite moto, est de celles qui contaminent et vous donnent immédiatement le sourire. Ce jour-là, il a décroché le pompon, la « queue du Mickey », ce trophée agité au bout d’une corde par le forain, justifiant à lui-seul de monter dans un manège. Je ne sais pas qui a pris cette photo, mon grand-père sans doute. Il a déclenché l’appareil au moment parfait. Un « instant décisif » cher à Cartier-Bresson. Derrière lui, le public des adultes est ravi, comme s’il participait lui-même à cette quête du pompon. Bien plus ravi que cet enfant, à droite, qui a vu l’appareil photo et qui semble incrédule, voire désabusé, face à cette situation (j’aperçois souvent des enfants sur les manèges qui paraissent éprouver moins de plaisir à tourner en rond que leurs géniteurs). Il y a aussi cette petite fille, derrière mon père, qui toise le Graal (ses chances s’avéraient minces de s’en emparer, placée ainsi à l’arrière du véhicule ; mon papa avait eu la bonne place). Cette image date d’avant l’instantanéité numérique, du partage frénétique en réseau (auquel je contribue, je le sais bien), d’avant les selfies et de leurs cannes, que je classe dans le comble du ridicule. Mes grands-parents l’ont découverte une fois développée. Ils l’ont conservée, peut-être mise dans un album, geste que nous ne faisons plus aujourd’hui. Elle a traversé le temps (qui peut dire ce qu’il restera de nos images pixellisées dans 30 ans ?), ce temps dont on est malade aujourd’hui, parce qu’on en manque, parce que tout va trop vite, toujours.

Ce jour-là, mon père a décroché le pompon.

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12 réflexions au sujet de « Décrocher le pompon »

  1. Très chouette photo, il a l’air aux anges et on le comprend:-)Et oui entièrement d accord avec toi tout va trop vite aujourd’hui…On ne prend plus le temps…

    • Le temps s’accélère, tout va plus vite, tout croît en permanence, sans cesse, on croule sous les technologies, les notifications (même si on les aime, aussi, il ne s’agit pas de les renier), on accumule les photos, dont on ne fait rien, au final. C’est un peu triste en fait. C’est ce que me dit aussi cette image de mon papa, et de son pompon. Je vais peut-être trop loin, je ne sais pas, c’est venu comme ça. Merci de ton commentaire 😉

  2. Je crois mon cher Guigui que dans 30 ans, quiconque tombera sur la photo de Mr EA en train de mettre sa langue dans l’oreille de mon ex-colocataire se dira lui aussi qu’il a decroché un certain pompon. A notre toute prochaine revoyure si tu me pardonnes cette galejade

  3. Je me souviens avoir passé des dimanches après midi chez mes grands parents à regarder des photos bien classées dans une boîte en métal. Un souvenir inoubliable !!! Il y avait moins de clichés qu’aujourd’hui, mais tous avaient un sens, une histoire…. Encore un joli texte qui nous plonge dans la nostalgie. Merci !!!

    • Merci de votre message. Je ne sais pas si les photos avaient plus de sens avant, c’est possible. Ce qui a changé je crois est notre rapport à l’image. Les photos sont désormais instantanées, partagées, puis stockées quelque part. Il est rare d’y revenir, car on n’a plus de boîte à ouvrir. Elles sont quelque part, mais comme mortes. On ne sort plus de boîte le dimanche comme vous le faisiez avec vos grands-parents… Bien à vous.

      • Toutes les photos ont encore un sens (même aujourd’hui) ! Nous n’avons cependant plus la même approche, ni le même regard pour le partage. Elles sont effectivement stockées, mais pas dans une boîte en métal. Nous les partageons sur le réseaux sociaux, parfois sur le téléphone, mais elles restent éphémères.Il manque ce côté convivial d’autrefois où l’on se rassemblait autour d’un café et d’un morceau de tarte aux pommes pour les regarder, les toucher et raconter leur histoire. Aujourd’hui celles-ci sont quelque part dans un fichier sur un ordinateur… On y revient parfois, mais seuls devant l’écran 😦

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