D’autres vies que les nôtres

Dans Cemetry Gates, sur l’album The Queen Is Dead des Smiths, Morrissey fait se demander au narrateur à propos des pierres tombales qu’il ou elle regarde : « Tous ces gens, toutes ses vies, où sont-ils, où sont-elles ? Avec des amours, des haines, des passions comme les miennes, ils sont nés, ils ont vécu, et ils sont morts. » J’ai repensé à cette chanson en prenant ces vieilles pierres tombales, en Corrèze. Qu’ont été ces personnes ? Les a-t-on aimées vraiment, détestées parfois, ou rien de tout cela ? Ont-elles été heureuses, au moins un peu ? Quelqu’un se souvient-il encore d’elles, parfois, dans cette campagne qui s’est dépeuplée au fil du temps ? Ou ne reste-t-il d’elles que ces stèles et ces plaques (ce que leur état laisse entendre) ? Je n’ai aucune réponse, et n’en cherche pas, mais j’avais envie de faire une petite place ici à Jeanne Pouget, Pierre Espinet, Maria Porte et à Léonard Villechenoux.

20170903_191700

20170903_191636

20170903_191432

20170903_191501

20170903_191727

20170903_191834

20170903_191411

20170903_191550.jpg

 

Un carrossage, décarrossage

P1110412Il y a environ un an de cela, je vous racontais le décarrossage de la station de métro Marcadet-Poissonniers, et la résurgence d’un passé maintenu dans son jus derrière des panneaux métalliques installés dans certaines stations dans les années 60. En retirant ce carrossage pour rénover ces lieux, la RATP fait remonter à la surface les carreaux de faïence d’origine, les affiches et panneaux publicitaires d’époque. De quoi procurer une belle émotion à ceux qui, comme moi, se piquent de s’intéresser à l’histoire des villes et leur patrimoine (le monde a besoin de gens bizarres, sachez-le). Un phénomène rare qu’il ne faut pas rater, puisque les affiches sont rapidement déchirées par les curieux, ou vandalisées par les idiots – même si la RATP essaye d’en protéger quelques unes.

En ce début d’année 2016, c’est ainsi au tour de la station Trinité-d’Estienne d’Orves de se délester de cette surcouche, et de se dévoiler dans sa splendeur perdue de 1959 ou 1960, année de sa défiguration. Ici et là, on se rend compte qu’un coup de chiffon suffirait presque à lui rendre son lustre. À l’époque, on l’appelait encore P1110421« Trinité », et comme à Poissonniers, s’y trouvaient des affiches collées à même le mur (et que la RATP ne pourra donc pas récupérer, à moins d’un miracle). Chose émouvante : certaines d’entre elles rappellent aux voyageurs d’alors les stations fermées au public (depuis la seconde guerre mondiale) : Arsenal, Bel Air, Champ de Mars, Saint-Martin, Croix-Rouge… Des noms fantasmatiques pour les aficionados du métro parisien. Certaines de ces stations ont rouvert par la suite, comme Rennes, Liège (1) ou Cluny. Mais bon, laissons-là la littérature : voici quelques photos de Trinité, avant rénovation, et avant qu’il ne reste plus rien de tout cela : le carreau estampillé « Faïencerie de Gien », les panneaux horaires en papier avec le vieux logo de la régie, la publicité Saint-Raphaël sur support métallique, les affiches de théâtre… Séquence émotion vintage.

L’an dernier, à l’occasion d’un article pour Dixhuitinfo.com, la RATP m’avait fourni l’explication suivante sur le carrossage des stations, essentiellement pratiqué sur la ligne 12, ex-ligne A de la compagnie Nord-Sud : « De 1959 à 1965, un carrossage standardisé a été déployé sur une centaine de quais des stations du métro. Ces carrossages métalliques avaient pour vocation, au-delà de la modernisation des aménagements des stations, de permettre le déploiement des nouveaux formats d’affichage publicitaire de 4 par 3 mètres. Cette campagne de rénovation fut d’ailleurs financée à l’époque par la régie concessionnaire de la publicité Métro Bus. Par économie, le carrelage derrière le carrossage fut conservé ». Les mesures d’économie ont parfois du bon, la preuve.

Dans la foulée de cette plongée archéologique à Trinité, j’ai fait un crochet pour voir ce que devenait justement la station Marcadet-Poissonniers. Les travaux y sont presque terminés (2). Les vestiges ont disparu. J’espère que certains ont pu être conservés, même si j’en doute fortement.

(1) La dernière station de métro parisienne a avoir connu des horaires restreints, à sa réouverture en 1968 et jusqu’en 2006.
(2) Je m’interroge sur le nom qui sera utilisé : les emplacements réservés ne permettront visiblement pas d’écrire Marcadet-Poissonniers à la suite. Aura-t-on droit à Poissonniers, flanqué d’un petit Marcadet ? Suspens.

Pleine de lignes, la vie 

IMG_2111-0Sur la promenade de la plage en forme de croissant de Trestraou, à Perros-Guirec, cette photo s’est offerte à moi comme une évidence. Ces lignes partout, horizontales, verticales, allant des lattes du banc jusqu’aux pulls en passant par les stries des nuages dans le ciel, composaient en se croisant et se superposant une image étonnante, seulement perturbée par les arabesques des ombres au sol. Il ne fallait pas rater une telle offrande.

Sous le grand panneau

panneau sncf retouchePour moi, il incarnait la Gare du Nord de Paris à lui seul. Le grand panneau central d’information sur les trains sera bientôt démonté et envoyé au rebut. Jugé trop vieux, trop lourd, trop dépassé, sans doute, par des ingénieurs de la SNCF. Nous ne nous regrouperons ainsi plus sous ce géant électromécanique sombre, sacs sur le dos, valises aux pieds ou mains dans les poches, le regard vissé sur ces lettres et chiffres jaunes,  dans l’attente de notre départ ou de l’arrivée d’un proche.

Ce cœur névralgique cessera donc de battre. Il ne rythmera plus la gare avec l’affichage toujours renouvellé des voies et des horaires. Il en sera bientôt fini de ce cliquetis formidable, de ce magnifique ballet de plaquettes tournant sur elles-mêmes à chaque actualisation des informations, de ce spectacle hypnotisant des lignes se déplaçant vers le bas, au fil du temps qui passe. Nous ne le chercherons plus dès notre entrée dans la gare, nous n’embrasserons plus d’un seul regard tous ces mouvements ferroviaires. Nous ne lèverons plus la tête (un peu comme au cinéma) sur toutes ces villes  familières ou inconnues, intermédiaires ou terminales sur le trajet des trains.

En ce mois de mai 2015, le panneau vit donc sans doute ses derniers instants. Si la partie « arrivées » est encore en fonctionnement, le côté « départs » a déjà été recouvert d’un linceul rose. On y lit de la part de panneau sncf masquéla SNCF que « pour faciliter les déplacements en gare, nous testons de nouveaux écrans d’information répartis dans l’espace ». Ce géant de chiffres et de lettres, par les attroupements qu’il générait, gênait sans doute un peu trop l’écoulement des flux de voyageurs. Il faut désormais fluidifier et faire de la place, si possible à des idioties comme ces machines à pédaler pour recharger son mobile, ou à ces cafétérias hors de prix.

Ces nouveaux écrans « répartis dans l’espace » prêts à prendre froidement la relève sont numériques, lisses et sans aucun intérêt. Paradoxe de l’affaire, ils s’avèrent peu lisibles et bien moins efficaces pour les voyageurs que leur prédécesseur. Preuve en est : le côté encore en fonctionnement du grand panneau attire toujours la foule. Pas très loin de ce dernier, des bruits de travaux se font entendre. Les marteaux-piqueurs bourdonnent dans la Gare du Nord. Une galerie marchande est en gestation. Comme dans d’autres gares (Saint-Lazare en est l’exemple presque grotesque), le commerce réclame sa place dans l’espace public. Si possible, ensoleillée. Le lifting de la gare durera jusqu’en 2018. Dans le futur tableau – que j’imagine joli comme une plaquette de projet immobilier – le grand panneau central noir des départs et des arrivées était condamné d’avance. Le démontage à venir de ce fascinant objet n’émouvra sans doute qu’une minorité de grincheux à tendance nostalgique dans mon genre, auxquels il restera des souvenirs, quelques photos et des vidéos sur Internet.

Sous le soleil exactement (ou presque)

Capture d’écran 2015-04-23 à 21.09.40Les apercevoir est signe que l’hiver a rendu les armes, et que les meilleurs des jours pointent devant. Quand le temps passe au beau en avril, un groupe de dames de mon quartier se donne rendez-vous au square Léon Serpollet, rue des Cloÿs, pour se tenir compagnie et papoter. Aux environs de 15h30, chaque jour, elles commencent à confluer. Elles se posent sur un des bancs sous les arbres, là où le soleil ne peut pas cogner en toute férocité. Un jardinier du square passe, claque la bise aux premières arrivées. Bientôt, des renforts arrivent. En une demie-heure, grand maximum, elles sont une dizaine, voire plus, assises en rang d’oignons sur plusieurs bancs. C’est un manège assez fascinant à observer, cocasse et émouvant à la fois.

Il y a des sœurs (des jumelles, je crois), dans ce groupe. S’y glisse aussi de temps à autre « la petite dame », qui n’est pas morte. Parfois, l’une de ces femmes se rend au square avec son mari ou un compagnon, lequel assure alors un quota très minimal de présence masculine. Malgré la chaleur qui darde, beaucoup ont amené manteaux, écharpes, foulards, pulls et gilets. La prudence reste de mise, malgré les degrés qui ont anormalement grimpé en ce moment de l’année. Ces pièces de vêtements finiront parfois sur les têtes de leurs propriétaires, pour éviter l’insolation (les journaux de la presse gratuite pouvant aussi assurer très bien un tel office). Les plus prévoyantes ont emmené un chapeau, voire un bob. Les groupes de discussion se forment, s’interpellent d’un banc à l’autre. D’autres dames ou messieurs passent. On se salue, on parle des enfants – eux-mêmes déjà en retraite, parfois. Des bribes de conversation s’échappent du bruissement doux des conversations. Il y a des rires fréquents.

– Ah oui, le chat, c’est plus propre.
– Le sport, ça te tient en forme plus longtemps.
– Mais qu’est-ce qu’elle est médisante, celle-là !
– Alors, ce soleil ?

Ah, ce soleil. Il tape aujourd’hui. « Il fera moins chaud tout à l’heure » promet une d’elles. Des changements de place s’opèrent. Il s’agit pour certaines d’être davantage exposées à tout ce débordement de lumière, pour d’autres de l’éviter. Il y a des départs, des arrivées, comme finement réglées. Un monsieur passe, baragouine quelque chose, et s’en va. « Qu’est-ce qu’il a dit ? » hasarde une participante. « Il a dit qu’il reviendra plus tard » assure une autre. Déjà, le parc se remplit d’enfants, les décibels grimpent, les adolescents passent en groupes dans l’allée, smartphones en main. Les dames du square Serpollet observent tout cela avec attention, et amusement aussi. Il sera bien temps assez de rentrer plus tard. Rien ne presse. Il faut profiter des amies et de tout ce fourmillement, alentour. Et du soleil, bien entendu. « Les pieds sont chauds, les mains aussi » lance l’une d’elles. Les cœurs également.

L’homme à la baignoire d’argent

20150316_155429Un incroyable vaisseau architectural est posé depuis 1856, rue de Clignancourt. Impossible de le louper quand on passe dans le coin, surtout si on arrive du quartier Saint-Pierre depuis l’étroite rue André-del-Sarte, où il émerge au loin. Ce bâtiment, avec son fronton sculpté imposant, a survécu aux politiques urbaines sans pitié des années 60 et 70 (qui ont vu notamment le merveilleux Gaumont-Palace, un temps le plus grand cinéma du monde, céder la place à une mocheté innommable). Il fut, à cheval sur les XIXe et XXe siècles, les Grands Magasins Dufayel. L’endroit avait ouvert côté boulevard Barbès au milieu du XIXe siècle, sous le nom de Palais de la Nouveauté. Son fondateur, Jacques-François Crespin, fut un des promoteurs à l’époque de l’achat à crédit. On y vendait des meubles et des articles de toutes sortes pour la maison.

« Je ne travaille qu’avec les pauvres »

A sa mort en 1888 (une date bien ronde, pour le coup), le magasin est repris par Dufayelun de ses employés, embauché comme commis à l’âge de 16 ans, Georges Dufayel (il est question d’un procès avec la veuve de Crespin, mais je n’en sais pas davantage). Son épopée a de quoi nourrir un roman. Le lieu devient alors « Les Grands Magasins Dufayel ». Rivaux des Printemps et autres Samaritaine ou Galeries Lafayette, mais situés dans un quartier très populaire, ils ouvrent les « joies » de la consommation à crédit à des classes laborieuses et moins aisées. « Moi messieurs, je ne travaille qu’avec les pauvres. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il y a d’argent chez ces bougres-là » aurait d’ailleurs dit Georges Dufayel. Ses receveurs passaient directement chez les clients, pour encaisser les mensualités et n’hésitaient pas à enquêter sur la solvabilité des clients, si besoin était. Dufayel voit grand pour son établissement : il fait construire des extensions sur le quadrilatère Barbès-Clignancourt-Sofia-Christiani, et commande la façade avec ornements et statues de la rue de Clignancourt à Jules Dalou et Alexandre Falguière (dont une station de métro porte le nom). Elle est alors surmontée d’un dôme culminant à 55 mètres, avec phare qui éclaire dufayel-controleurParis – comme la Tour Eiffel aujourd’hui – les soirs de spectacle. Oui, des spectacles. Car Dufayel vend des objets, mais en enrobant le tout de luxe et de fantasme : il ajoute aux bâtiments un jardin d’hiver où l’on peut admirer des plantes exotiques, un théâtre, un hall de concert où viennent se produire des artistes de l’Opéra. Se tiennent là des expositions, des conférences. On y projette aussi des films du cinéma naissant. La totale, en résumé, pour attirer les chalands.

Concession de lampadaires-boîtes postales

Staircase_in_DufayelGeorges Dufayel, d’origine modeste, construit sa fortune avec cet endroit hors-normes connu pour son incroyable escalier. Il possède plusieurs affaires, ouvre des succursales par centaines, gère une banque et une agence de publicité, et détient même jusqu’en 1913 une curieuse concession de colonnes, faisant à la fois office de colonnes de bronze à publicité lumineuses et de boîtes postales. L’homme crée même une station balnéaire normande à Sainte-Adresse, le « Nice havrais » où il reçoit le surnom assez fabuleux de « L’homme à la baignoire d’argent ». Les magasins Dufayel employèrent jusqu’à 15 000 personnes en 1912, si j’en crois certains chiffres. Les conditions de travail y étaient difficiles, et donnèrent même lieu à une journée de grève en 1905.

Le patron des lieux mourut en décembre 1916 (j’ai lu ici et là qu’il s’agissait d’un suicide, Salle des fêtesaprès des placements hasardeux). Il n’avait pas d’héritier, et les magasins à son nom fermèrent en 1930. Fin de cette aventure. Après la seconde guerre mondiale, la BNP y installa ses effectifs centraux (6000 personnes) dans l’endroit, sans toucher au bâti (seul le dôme fut rasé à la fin des années 50). La banque – encore partiellement présente rue de Sofia – transforma ensuite cet ex-temple consumériste en logements, dans les années 2000. J’ignore ce qu’il reste de l’intérieur, des coursives, du grand escalier…

20150316_154941Plusieurs grands magasins à Paris, comme Le Printemps, les Galeries Lafayette, ou Le Bon Marché, ont résisté à toutes les modes et soubresauts historiques (sauf La Samaritaine, engluée aujourd’hui dans une rénovation qui n’en finit plus). Des établissements Dufayel, qui furent considérés à l’époque comme les plus grands au monde dans leur genre, seule demeure cette façade grandiloquente, témoin de cette époque des débuts effervescents de la consommation de masse, décrits par Zola dans Au bonheur des dames. Si l’on en croit la borne d’information installée par la mairie, le fronton affiche un groupe de sculptures intitulé « Le Progrès entraînant dans sa course le commerce et l’industrie ». La course des Grands Magasins Dufayel se sera, elle, arrêtée avec les vrombissantes années 20.
______________________________

PS : les deux photos anciennes du bâtiment sont des photos trouvées sur Wikipédia et mentionnées comme étant dans le domaine public. L’image des agents Dufayel a été trouvée sur ce site, où il est question des écuries Dufayel (les chevaux étaient utilisés pour les livraisons, les déplacements des agents, l’affichage, etc). La photo de l’intérieur des magasins a été trouvée sur ce forum.

Instantanés sans filtres

Oui, la ville, c’est sale, c’est laid, bruyant et pollué. Mais la ville, c’est aussi un mélange de plans, de lignes, de matériaux, de teintes, d’ambiances, de bizarreries. Que j’aime à capter avec mon téléphone quand mon œil est « retenu » par un combinaison de plusieurs de ces facteurs. Voici quelques images glanées ces derniers mois. Elles ne sont ni retouchées, ni retravaillées d’aucune façon avec des filtres. Je vous les pose là, telles quelles, prises sur l’instant. Et sans ambition autre que de partager ces instantanés.

C’est un vieux graffiti

C’est une inscription à la peinture blanche sur un mur de briques, dans la rue Anatole France à Halluin où j’ai grandi. Pour moi, elle s’est toujours trouvée là, comme Capture d’écran 2015-02-25 à 20.20.19indissociable de son support. Je suis passé devant des milliers de fois et vérifie parfois qu’elle y figure encore. J’imagine que plus personne ne la remarque. Ce slogan a résisté au temps, à l’effacement total, au réaménagement urbain qui voit disparaître les bâtiments de l’ère textile et industrielle du Nord. Ce graffiti d’avant les bombes de peinture m’a toujours intrigué (oui, je sais, c’est bizarre, mais que voulez-vous). Il y a ce « avec » placé en dessous des deux autres termes – pourquoi cette fantaisie ? -, et puis ce dernier mot étalé avec moins de peinture sans doute, puisque moins lisible, où seuls le I, le C, le O sont évidents. Hicoud ? Micoud ? Hicord ? Micord ? Qui était cette personne, ou cette organisation, qui avait poussé quelqu’un à venir barbouiller ce trio de mots ?

La réponse a a surgi des réseaux sociaux. En réagissant à une photo sur Facebook, j’ai repensé à ce « Tous avec… », dont je suis allé récupérer la photo sur Internet. Postée aussi sur Twitter, par amusement, c’est d’un de mes abonnés – MisterBrighton – qu’est venue la lumière. « Ah si bon sang ! Gérard Nicoud était un membre turbulent du Cidunati« . Vérification faite, oui, il devait bien s’agir de ce Capture d’écran 2015-02-25 à 19.16.45monsieur, un Pierre Poujade en moins célèbre, ayant dirigé le mouvement susnommé. Ce cafetier en guerre contre l’administration, et adepte des coups médiatiques, avait purgé plusieurs peines de prison (à ce sujet, voir cet entretien télévisé, un tantinet anxiogène, avec Philippe Bouvard). Tout collait, des dates aux agissements de Gérard Nicoud, lui ayant valu une vague de soutiens. A 99%, le voile était levé. Je découvrais ainsi qu’il fallait lire « Tous avec Nicoud », et ce que signifiait cet appel. Au passage, il faut souligner qu’un simple « Tous avec Gérard », peint dans la précipitation, eût ensuite été frappé d’une inintelligibilité éternelle.

J’ai remercié MisterBrighton pour cet éclair. « Pas de merci. C’est honteux de briser ce genre de petit rien mystérieux qu’on traîne depuis nos enfances… Je suis un misérable » a-t-il répondu avec esprit. Pour ma part, j’étais amusé que cet angle mort du passé cesse de l’être. Et Gérard Nicoud, au fait ? Il ne fait plus la « une » de l’actualité au point de pousser des gens à peindre son nom sur les murs. Il a eu droit à une apparition en 2008 dans le film d’Antoine de Caunes sur Coluche, sous les traits de François Rollin. Son mouvement syndicaliste de commerçants avait en effet à l’époque soutenu la candidature de l’humoriste à la présidence. Bien entendu, le slogan peint était peut-être destiné à quelqu’un d’autre, ce qui rendrait de fait ce billet vain. Au moins, lors d’un dîner, si vous entendez parler de Gérard Nicoud – la probabilité est faible, admettons-le – vous pourrez briller.

Nuit blanche, stations fantômes

station-metro-fantome-croix-rouge-avec-sprague-thomsonUne virée nocturne dans les stations fantômes du métro parisien. Voilà la chance qui fut la mienne, il y a quelques années (en 2003, ces eaux-là). Le circuit était organisé par une association de passionnés, l’Ademas et n’est plus possible aujourd’hui, si j’en crois leur site. A mon grand regret, car j’aurais tant aimé revivre cette expérience, et prendre de bonnes images de ces lieux fantômes. A l’époque – c’est rageant – je n’avais en effet qu’un appareil photo argentique de piètre qualité, surtout dans un contexte de pénombre. Je n’ai donc réussi cette nuit-là que quelques clichés sur lesquels je viens de remettre la main, et que j’ai décidé de mettre en ligne, malgré tout. J’aurais aimé pouvoir réaliser d’aussi bons clichés que ceux de Pierre-Henry Muller, passionné d’archéologie urbaine, et dont le site Boreally.org est une mine d’or. (Comme il en autorise le partage, je me suis permis de lui emprunter quelques photos de sa collection).

Le trajet concocté par l’Ademas avait lieu de nuit, de minuit aux premières heures au premières lueurs de l’aube, sans aucune remontée en surface pendant tout ce temps, avec FullSizeRender 5une rame spéciale circulant pendant les heures où le métro « normal » ne fonctionne plus (je n’ai pas eu droit à un matériel ancien, de type Sprague, ce soir-là, dommage). Elle s’est élancée de la station Porte des Lilas, où nous avions reçu invitation à nous rendre. Celle-ci n’est pas fantôme – y transitent les lignes 3bis et 11 -, mais deux de ses quais sont fermés au public. Ils servent aujourd’hui à des tournages de films de cinéma ou publicitaires. Les réalisateurs disposent ainsi de quais réels pour y tourner en toute tranquillité (voilà pourquoi cette station apparaît souvent à l’écran, amusez-vous à le repérer). Une fois partis de cette zone secrète de la Porte des Lilas, nous avons parfois roulé de longs moments pour aller d’une station fermée à une autre, traversant le sous-sol parisien de toutes parts, en passant d’un réseau de métro à une autre, via des voies de raccordement que n’empruntent jamais les voyageurs.

Capture d’écran 2014-01-27 à 12.37.12Je ne sais plus combien de stations fermées nous avons arpentés ce soir-là. Je me souviens d’abord de Croix-Rouge. Cet ex-terminus de la ligne 10 fut fermé en 1939, pour cause d’entrée en guerre et de trop grande proximité avec Sèvres-Babylone. Elle n’a pas rouvert ensuite (contrairement à Cluny-La Sorbonne, Rennes, Liège, Varenne et Bel-air). Ses accès depuis la rue n’existent plus et ont été transformés en conduits d’aération. Quand vous empruntez la ligne 10, vous pouvez l’apercevoir, furtivement, plongée dans le noir et constellée de tags, entre Sèvres-Babylone et Mabillon. Sur un vieux plan de Paris que je possède, elle est affichée. J’ai aussi pu la voir sur le plan du métro, émergeant des murs décarrossés de la station Marcadet-Poissonniers : Capture d’écran 2015-02-16 à 19.10.19Un des grands moments de la soirée fut la découverte de la station Saint-Martin, elle aussi fermée en 1939 (dont les accès sont encore visibles dans la rue, l’un d’entre eux servant station-fantome-saint-martin-metro-parismême à accéder à un accueil de jour de l’Armée du salut, installé dans une partie de l’ex-station). Elle rouvrit juste après la guerre, mais peu de temps. Bien que figurant sur le parcours de deux lignes (les 8 et 9) et étant assez fréquentée, sa trop grande proximité avec Strasbourg-Saint Denis lui fut apparemment fatale. Ce fut la station la plus belle et la plus imposante que nous découvrîmes, avec ses couloirs, ses grands escaliers, et surtout, ses expérimentations de publicités peintes sur faïence (qui me permirent les rares clichés exploitables) :

FullSizeRender 3FullSizeRender 2FullSizeRender 4FullSizeRender 9FullSizeRender 11

Si Croix-Rouge et Saint-Martin ont eu une vie, ce n’est pas le cas de la station Haxo dans le 19e (la première station fantôme, à proximité de la Porte des Lilas). Cette nuit-là, nous avons pu nous dégourdir les FullSizeRender 8jambes sur les quais de cet endroit qui ne fut jamais ouvert. Et qui n’eut même pas d’accès construits vers la surface (de fait, le seul moyen de voir Haxo est d’y arriver par les voies, à pieds ou en rame). La photo que j’ai prise montre un curieux panneau « Direction 1993 », trace d’une conférence de presse organisée par la SNCF, dans cette station, pour présenter un nouveau type de rame. Une photo de Pierre-Henry Muller montre un début de commencement de creusement des accès, mais qui n’est visiblement pas allé plus loin. voie-fetes-debut-percement-acces-station-fantome-haxoUne autre station déserte n’a jamais eu droit de voir passer des voyageurs, autres que ceux d’un soir : Porte Molitor. Ce bel endroit, avec une large voûte et quai central, aurait dû servir à la desserte du Parc des Princes, les soirs de match. Mais là encore, aucun accès vers l’extérieur ne fut creusé, comme le montre cette image (voir ici les droits).

Porte_Molitor2Ma photo montre ci-dessous que la station inutilisée servait (peut-être) à l’époque de la visite à la RATP pour des tests de réfection de faïence, ou de nettoyage ?FullSizeRender 6Mes souvenirs de cette expédition s’arrêtent là. Je n’ai pas pris de notes à l’époque. Je suis presque sûr (mais pas à 100%) que nous n’avons pas pu voir les stations Arsenal (visible aussi furtivement, sur le trajet de la 5, entre Bastille et le Quai de la Râpée ; indiquée sur ce plan de métro d’époque, et dont les accès sont encore visibles dans la rue), ou Champs-de-Mars (placée entre Ecole militaire et La Motte-Piquet-Grenelle, sur la 8). Ces 20150216_220804deux stations n’ont également pas rouvert après la seconde guerre mondiale. Je me rappelle que cette virée nocturne de l’Ademas s’était terminée à Gare du Nord, dans l’ex-terminus de la ligne 5, aujourd’hui reconverti en ateliers ferroviaires. L’escapade s’était conclue par un petit café, pour des voyageurs rincés de fatigue mais heureux, prêts à ressortir à l’air libre, au tout petit matin.

Je garde un souvenir fort de cette sortie en métro, conscient d’avoir vécu une nuit exceptionnelle. Car si certaines stations redeviennent accessibles, parfois, le temps d’une journée du patrimoine, pouvoir circuler ainsi de nuit sur le réseau métropolitain parisien et être déposé dans ces stations désertes eut quelque chose d’onirique. Pendant des années, sur la ligne 12, apercevant quasiment chaque jour les murs de l’ancienne station de Porte de Versailles (très faciles à repérer, quelques secondes avant d’arriver dans l’actuelle station), je me suis promis de refaire ce voyage de poche. J’ai traîné, et vu que l’affaire semble dorénavant impossible, je reste avec mes souvenirs, et bien peu de photos potables.

En guise de conclusion à ce billet, je vous laisse avec ce plan de métro général très ancien, qui fait apparaître toutes les stations fermées évoquées. Et même d’autres, comme Martin-Nadaud, absorbée par sa « consœur » Gambetta, à l’Est et dont elle est devenue… un simple couloir.

unnamed_________________________________

PS : à noter que l’Ademas propose des visites à pieds, en remplacement des circuits spéciaux par train, pour apprendre à mieux connaître l’histoire du métro parisien.

Ce qui est interdit n’est pas autorisé

Capture d’écran 2015-01-30 à 10.54.29Le récent billet sur la réfection de la station Marcadet-Poissonniers, qui permet de se replonger avec délectation dans le passé, m’a rappelé un autre moment d’archéologie urbaine, qui vient de me revenir en mémoire. En bas de la rue Caulaincourt, dans le 18e, le Terrass’ Hôtel – ouvert en 1911 – est en travaux, pour une rénovation complète. Une des façades, où la boiserie a été retirée, laisse ainsi apparaître d’anciennes affiches du RPR. Elles doivent dater d’après 1991, comme en témoigne le logo sur l’affiche de gauche. Je pense que le Alain qui apparaît sur celle de droite est Juppé, l’homme à la mode, qui fut député de cette circonscription dans les années 80 et 90. Voir ressurgir le RPR de cette façon n’a guère manqué de cocasserie.

Cocasserie aussi en découvrant l’autre jour cette rue Dufriche, à Montreuil, où se trouve une magnifique… friche industrielle, arborant une merveilleuse charpente métallique (une ancienne usine de jouets, si j’ai bien saisi). La « friche Dufriche » (ex-maire de la ville et résistant), voilà qui fut presque trop beau pour être vrai (1). Capture d’écran 2015-01-30 à 10.52.09Et cocasserie enfin – toujours dans le domaine de l’archéologie urbaine, avec ce panneau plein d’humour (involontaire) aperçu un jour boulevard Saint-Germain. Où comment rappeler que ce n’est pas autorisé est interdit. A moins que ce ne soit l’inverse ?

Capture d’écran 2015-01-30 à 10.52.35_____________________________________

(1) Au sujet de cette friche, vous pouvez aller lire ceci. Le lieu a connu des moments agités il y a quelques années.