Il restera

Il restera des photos. D’un dimanche de communion. De jours heureux. De petits riens. De beaux habits et d’un rayon de soleil.

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D’autres vies que les nôtres

Dans Cemetry Gates, sur l’album The Queen Is Dead des Smiths, Morrissey fait se demander au narrateur à propos des pierres tombales qu’il ou elle regarde : « Tous ces gens, toutes ses vies, où sont-ils, où sont-elles ? Avec des amours, des haines, des passions comme les miennes, ils sont nés, ils ont vécu, et ils sont morts. » J’ai repensé à cette chanson en prenant ces vieilles pierres tombales, en Corrèze. Qu’ont été ces personnes ? Les a-t-on aimées vraiment, détestées parfois, ou rien de tout cela ? Ont-elles été heureuses, au moins un peu ? Quelqu’un se souvient-il encore d’elles, parfois, dans cette campagne qui s’est dépeuplée au fil du temps ? Ou ne reste-t-il d’elles que ces stèles et ces plaques (ce que leur état laisse entendre) ? Je n’ai aucune réponse, et n’en cherche pas, mais j’avais envie de faire une petite place ici à Jeanne Pouget, Pierre Espinet, Maria Porte et à Léonard Villechenoux.

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Apaches et griffon

Les puces de Saint-Ouen s’avèrent une source inépuisable de choses à voir, de photos à prendre. Et de découvertes à faire, comme cette moto de marque Griffon, dont les Internets m’apprennent qu’il s’agissait d’une sous-marque de Peugeot dans les années 50-60 (le griffon étant lui le nom d’une créature mythologique, mixant aigle, lion et cheval). Ou encore ce Petit Journal daté de 1907, qui évoque les Apaches, terme générique (et en partie un mythe urbain) servant à qualifier les bandes de voyous sévissant alors dans la capitale (et qui, si j’en crois la « une » de cette publication, étaient vraiment très très très très grands).

Un carrossage, décarrossage

P1110412Il y a environ un an de cela, je vous racontais le décarrossage de la station de métro Marcadet-Poissonniers, et la résurgence d’un passé maintenu dans son jus derrière des panneaux métalliques installés dans certaines stations dans les années 60. En retirant ce carrossage pour rénover ces lieux, la RATP fait remonter à la surface les carreaux de faïence d’origine, les affiches et panneaux publicitaires d’époque. De quoi procurer une belle émotion à ceux qui, comme moi, se piquent de s’intéresser à l’histoire des villes et leur patrimoine (le monde a besoin de gens bizarres, sachez-le). Un phénomène rare qu’il ne faut pas rater, puisque les affiches sont rapidement déchirées par les curieux, ou vandalisées par les idiots – même si la RATP essaye d’en protéger quelques unes.

En ce début d’année 2016, c’est ainsi au tour de la station Trinité-d’Estienne d’Orves de se délester de cette surcouche, et de se dévoiler dans sa splendeur perdue de 1959 ou 1960, année de sa défiguration. Ici et là, on se rend compte qu’un coup de chiffon suffirait presque à lui rendre son lustre. À l’époque, on l’appelait encore P1110421« Trinité », et comme à Poissonniers, s’y trouvaient des affiches collées à même le mur (et que la RATP ne pourra donc pas récupérer, à moins d’un miracle). Chose émouvante : certaines d’entre elles rappellent aux voyageurs d’alors les stations fermées au public (depuis la seconde guerre mondiale) : Arsenal, Bel Air, Champ de Mars, Saint-Martin, Croix-Rouge… Des noms fantasmatiques pour les aficionados du métro parisien. Certaines de ces stations ont rouvert par la suite, comme Rennes, Liège (1) ou Cluny. Mais bon, laissons-là la littérature : voici quelques photos de Trinité, avant rénovation, et avant qu’il ne reste plus rien de tout cela : le carreau estampillé « Faïencerie de Gien », les panneaux horaires en papier avec le vieux logo de la régie, la publicité Saint-Raphaël sur support métallique, les affiches de théâtre… Séquence émotion vintage.

L’an dernier, à l’occasion d’un article pour Dixhuitinfo.com, la RATP m’avait fourni l’explication suivante sur le carrossage des stations, essentiellement pratiqué sur la ligne 12, ex-ligne A de la compagnie Nord-Sud : « De 1959 à 1965, un carrossage standardisé a été déployé sur une centaine de quais des stations du métro. Ces carrossages métalliques avaient pour vocation, au-delà de la modernisation des aménagements des stations, de permettre le déploiement des nouveaux formats d’affichage publicitaire de 4 par 3 mètres. Cette campagne de rénovation fut d’ailleurs financée à l’époque par la régie concessionnaire de la publicité Métro Bus. Par économie, le carrelage derrière le carrossage fut conservé ». Les mesures d’économie ont parfois du bon, la preuve.

Dans la foulée de cette plongée archéologique à Trinité, j’ai fait un crochet pour voir ce que devenait justement la station Marcadet-Poissonniers. Les travaux y sont presque terminés (2). Les vestiges ont disparu. J’espère que certains ont pu être conservés, même si j’en doute fortement.

(1) La dernière station de métro parisienne a avoir connu des horaires restreints, à sa réouverture en 1968 et jusqu’en 2006.
(2) Je m’interroge sur le nom qui sera utilisé : les emplacements réservés ne permettront visiblement pas d’écrire Marcadet-Poissonniers à la suite. Aura-t-on droit à Poissonniers, flanqué d’un petit Marcadet ? Suspens.

Pleine de lignes, la vie 

IMG_2111-0Sur la promenade de la plage en forme de croissant de Trestraou, à Perros-Guirec, cette photo s’est offerte à moi comme une évidence. Ces lignes partout, horizontales, verticales, allant des lattes du banc jusqu’aux pulls en passant par les stries des nuages dans le ciel, composaient en se croisant et se superposant une image étonnante, seulement perturbée par les arabesques des ombres au sol. Il ne fallait pas rater une telle offrande.

Grandir, c’est perdre un peu

11264873_10153270234326054_2993263702463145399_nMa nièce de 5 ans (et demi, elle y tient) n’aime pas perdre, comme nombre d’enfants. Au cours de cette troisième partie des « Licornes dans les nuages » (je vous épargne les détails de ce jeu de dés) – et après avoir remporté facilement les deux premières – la voilà qui s’est bloquée totalement à la perspective de perdre. Et le fait que la situation génère en moi un fou rire involontaire a évidemment accentué sa vexation (1). J’ignore pourquoi tant de petits abhorrent à ce point d’être défaits (j’en faisais partie, mauvais perdant de base que j’étais). Je ne me lancerai pas dans de la psychologie de comptoir (2). Par contre, je suis assez content de cette photo, qui résume à elle seule ce moment où l’enfant se ferme, se cache le revers annoncé, pleure pour l’éviter. Cela doit être ça, grandir : comprendre peu à peu que la vie va vous réserver bien souvent des défaites, des vents contraires, des chausse-trappes. Et que bouder ne servira à rien : il faudra bien faire face de toute façon.
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(1) Précisons à toutes fins utiles que je lui ai expliqué que perdre faisait partie de la vie (et expliqué en quoi elle n’avait pas tant perdu que ça, au final). Et après quelques larmes, le petit drame domestique fut clos. Il faut expliquer la défaite, mais il faut savoir aussi arrondir les angles trop pointus de l’existence.
(2) Il y a sans doute des raisons diverses pour expliquer cette peur de la défaite chez les petits : l’école et ses évaluations, la télévision, le fait que tous les jeux ou presque valorisent la victoire plutôt que l’apprentissage. On est très vite conditionné à l’idée de la victoire, de la réussite, j’imagine ?

Sous le grand panneau

panneau sncf retouchePour moi, il incarnait la Gare du Nord de Paris à lui seul. Le grand panneau central d’information sur les trains sera bientôt démonté et envoyé au rebut. Jugé trop vieux, trop lourd, trop dépassé, sans doute, par des ingénieurs de la SNCF. Nous ne nous regrouperons ainsi plus sous ce géant électromécanique sombre, sacs sur le dos, valises aux pieds ou mains dans les poches, le regard vissé sur ces lettres et chiffres jaunes,  dans l’attente de notre départ ou de l’arrivée d’un proche.

Ce cœur névralgique cessera donc de battre. Il ne rythmera plus la gare avec l’affichage toujours renouvellé des voies et des horaires. Il en sera bientôt fini de ce cliquetis formidable, de ce magnifique ballet de plaquettes tournant sur elles-mêmes à chaque actualisation des informations, de ce spectacle hypnotisant des lignes se déplaçant vers le bas, au fil du temps qui passe. Nous ne le chercherons plus dès notre entrée dans la gare, nous n’embrasserons plus d’un seul regard tous ces mouvements ferroviaires. Nous ne lèverons plus la tête (un peu comme au cinéma) sur toutes ces villes  familières ou inconnues, intermédiaires ou terminales sur le trajet des trains.

En ce mois de mai 2015, le panneau vit donc sans doute ses derniers instants. Si la partie « arrivées » est encore en fonctionnement, le côté « départs » a déjà été recouvert d’un linceul rose. On y lit de la part de panneau sncf masquéla SNCF que « pour faciliter les déplacements en gare, nous testons de nouveaux écrans d’information répartis dans l’espace ». Ce géant de chiffres et de lettres, par les attroupements qu’il générait, gênait sans doute un peu trop l’écoulement des flux de voyageurs. Il faut désormais fluidifier et faire de la place, si possible à des idioties comme ces machines à pédaler pour recharger son mobile, ou à ces cafétérias hors de prix.

Ces nouveaux écrans « répartis dans l’espace » prêts à prendre froidement la relève sont numériques, lisses et sans aucun intérêt. Paradoxe de l’affaire, ils s’avèrent peu lisibles et bien moins efficaces pour les voyageurs que leur prédécesseur. Preuve en est : le côté encore en fonctionnement du grand panneau attire toujours la foule. Pas très loin de ce dernier, des bruits de travaux se font entendre. Les marteaux-piqueurs bourdonnent dans la Gare du Nord. Une galerie marchande est en gestation. Comme dans d’autres gares (Saint-Lazare en est l’exemple presque grotesque), le commerce réclame sa place dans l’espace public. Si possible, ensoleillée. Le lifting de la gare durera jusqu’en 2018. Dans le futur tableau – que j’imagine joli comme une plaquette de projet immobilier – le grand panneau central noir des départs et des arrivées était condamné d’avance. Le démontage à venir de ce fascinant objet n’émouvra sans doute qu’une minorité de grincheux à tendance nostalgique dans mon genre, auxquels il restera des souvenirs, quelques photos et des vidéos sur Internet.

Décrocher le pompon

IMG_1663Mon père aurait eu 69 ans, ce 25 avril 2015. Se serait-il souvenu, s’il avait encore été là, de ce moment d’enfance, figé par cette photo en noir et blanc ? Pour ma part, j’adore ce cliché, même si d’aucuns le trouveront banal. Tout y est parfait, comme s’il avait été soigneusement composé. L’image est nette, bien que pleine de mouvement. Une telle photo aurait, selon moi, sa place sans sourciller dans le travail d’un Doisneau, ou d’un Willy Ronis. Elle ne comporte pas de date, mais comme mon père semble avoir 5 ou 6 ans, elle a dû être prise au début des années 50. La joie rayonnante de mon papa, juché sur sa petite moto, est de celles qui contaminent et vous donnent immédiatement le sourire. Ce jour-là, il a décroché le pompon, la « queue du Mickey », ce trophée agité au bout d’une corde par le forain, justifiant à lui-seul de monter dans un manège. Je ne sais pas qui a pris cette photo, mon grand-père sans doute. Il a déclenché l’appareil au moment parfait. Un « instant décisif » cher à Cartier-Bresson. Derrière lui, le public des adultes est ravi, comme s’il participait lui-même à cette quête du pompon. Bien plus ravi que cet enfant, à droite, qui a vu l’appareil photo et qui semble incrédule, voire désabusé, face à cette situation (j’aperçois souvent des enfants sur les manèges qui paraissent éprouver moins de plaisir à tourner en rond que leurs géniteurs). Il y a aussi cette petite fille, derrière mon père, qui toise le Graal (ses chances s’avéraient minces de s’en emparer, placée ainsi à l’arrière du véhicule ; mon papa avait eu la bonne place). Cette image date d’avant l’instantanéité numérique, du partage frénétique en réseau (auquel je contribue, je le sais bien), d’avant les selfies et de leurs cannes, que je classe dans le comble du ridicule. Mes grands-parents l’ont découverte une fois développée. Ils l’ont conservée, peut-être mise dans un album, geste que nous ne faisons plus aujourd’hui. Elle a traversé le temps (qui peut dire ce qu’il restera de nos images pixellisées dans 30 ans ?), ce temps dont on est malade aujourd’hui, parce qu’on en manque, parce que tout va trop vite, toujours.

Ce jour-là, mon père a décroché le pompon.

L’homme à la baignoire d’argent

20150316_155429Un incroyable vaisseau architectural est posé depuis 1856, rue de Clignancourt. Impossible de le louper quand on passe dans le coin, surtout si on arrive du quartier Saint-Pierre depuis l’étroite rue André-del-Sarte, où il émerge au loin. Ce bâtiment, avec son fronton sculpté imposant, a survécu aux politiques urbaines sans pitié des années 60 et 70 (qui ont vu notamment le merveilleux Gaumont-Palace, un temps le plus grand cinéma du monde, céder la place à une mocheté innommable). Il fut, à cheval sur les XIXe et XXe siècles, les Grands Magasins Dufayel. L’endroit avait ouvert côté boulevard Barbès au milieu du XIXe siècle, sous le nom de Palais de la Nouveauté. Son fondateur, Jacques-François Crespin, fut un des promoteurs à l’époque de l’achat à crédit. On y vendait des meubles et des articles de toutes sortes pour la maison.

« Je ne travaille qu’avec les pauvres »

A sa mort en 1888 (une date bien ronde, pour le coup), le magasin est repris par Dufayelun de ses employés, embauché comme commis à l’âge de 16 ans, Georges Dufayel (il est question d’un procès avec la veuve de Crespin, mais je n’en sais pas davantage). Son épopée a de quoi nourrir un roman. Le lieu devient alors « Les Grands Magasins Dufayel ». Rivaux des Printemps et autres Samaritaine ou Galeries Lafayette, mais situés dans un quartier très populaire, ils ouvrent les « joies » de la consommation à crédit à des classes laborieuses et moins aisées. « Moi messieurs, je ne travaille qu’avec les pauvres. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il y a d’argent chez ces bougres-là » aurait d’ailleurs dit Georges Dufayel. Ses receveurs passaient directement chez les clients, pour encaisser les mensualités et n’hésitaient pas à enquêter sur la solvabilité des clients, si besoin était. Dufayel voit grand pour son établissement : il fait construire des extensions sur le quadrilatère Barbès-Clignancourt-Sofia-Christiani, et commande la façade avec ornements et statues de la rue de Clignancourt à Jules Dalou et Alexandre Falguière (dont une station de métro porte le nom). Elle est alors surmontée d’un dôme culminant à 55 mètres, avec phare qui éclaire dufayel-controleurParis – comme la Tour Eiffel aujourd’hui – les soirs de spectacle. Oui, des spectacles. Car Dufayel vend des objets, mais en enrobant le tout de luxe et de fantasme : il ajoute aux bâtiments un jardin d’hiver où l’on peut admirer des plantes exotiques, un théâtre, un hall de concert où viennent se produire des artistes de l’Opéra. Se tiennent là des expositions, des conférences. On y projette aussi des films du cinéma naissant. La totale, en résumé, pour attirer les chalands.

Concession de lampadaires-boîtes postales

Staircase_in_DufayelGeorges Dufayel, d’origine modeste, construit sa fortune avec cet endroit hors-normes connu pour son incroyable escalier. Il possède plusieurs affaires, ouvre des succursales par centaines, gère une banque et une agence de publicité, et détient même jusqu’en 1913 une curieuse concession de colonnes, faisant à la fois office de colonnes de bronze à publicité lumineuses et de boîtes postales. L’homme crée même une station balnéaire normande à Sainte-Adresse, le « Nice havrais » où il reçoit le surnom assez fabuleux de « L’homme à la baignoire d’argent ». Les magasins Dufayel employèrent jusqu’à 15 000 personnes en 1912, si j’en crois certains chiffres. Les conditions de travail y étaient difficiles, et donnèrent même lieu à une journée de grève en 1905.

Le patron des lieux mourut en décembre 1916 (j’ai lu ici et là qu’il s’agissait d’un suicide, Salle des fêtesaprès des placements hasardeux). Il n’avait pas d’héritier, et les magasins à son nom fermèrent en 1930. Fin de cette aventure. Après la seconde guerre mondiale, la BNP y installa ses effectifs centraux (6000 personnes) dans l’endroit, sans toucher au bâti (seul le dôme fut rasé à la fin des années 50). La banque – encore partiellement présente rue de Sofia – transforma ensuite cet ex-temple consumériste en logements, dans les années 2000. J’ignore ce qu’il reste de l’intérieur, des coursives, du grand escalier…

20150316_154941Plusieurs grands magasins à Paris, comme Le Printemps, les Galeries Lafayette, ou Le Bon Marché, ont résisté à toutes les modes et soubresauts historiques (sauf La Samaritaine, engluée aujourd’hui dans une rénovation qui n’en finit plus). Des établissements Dufayel, qui furent considérés à l’époque comme les plus grands au monde dans leur genre, seule demeure cette façade grandiloquente, témoin de cette époque des débuts effervescents de la consommation de masse, décrits par Zola dans Au bonheur des dames. Si l’on en croit la borne d’information installée par la mairie, le fronton affiche un groupe de sculptures intitulé « Le Progrès entraînant dans sa course le commerce et l’industrie ». La course des Grands Magasins Dufayel se sera, elle, arrêtée avec les vrombissantes années 20.
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PS : les deux photos anciennes du bâtiment sont des photos trouvées sur Wikipédia et mentionnées comme étant dans le domaine public. L’image des agents Dufayel a été trouvée sur ce site, où il est question des écuries Dufayel (les chevaux étaient utilisés pour les livraisons, les déplacements des agents, l’affichage, etc). La photo de l’intérieur des magasins a été trouvée sur ce forum.