Sous le soleil exactement (ou presque)

Capture d’écran 2015-04-23 à 21.09.40Les apercevoir est signe que l’hiver a rendu les armes, et que les meilleurs des jours pointent devant. Quand le temps passe au beau en avril, un groupe de dames de mon quartier se donne rendez-vous au square Léon Serpollet, rue des Cloÿs, pour se tenir compagnie et papoter. Aux environs de 15h30, chaque jour, elles commencent à confluer. Elles se posent sur un des bancs sous les arbres, là où le soleil ne peut pas cogner en toute férocité. Un jardinier du square passe, claque la bise aux premières arrivées. Bientôt, des renforts arrivent. En une demie-heure, grand maximum, elles sont une dizaine, voire plus, assises en rang d’oignons sur plusieurs bancs. C’est un manège assez fascinant à observer, cocasse et émouvant à la fois.

Il y a des sœurs (des jumelles, je crois), dans ce groupe. S’y glisse aussi de temps à autre « la petite dame », qui n’est pas morte. Parfois, l’une de ces femmes se rend au square avec son mari ou un compagnon, lequel assure alors un quota très minimal de présence masculine. Malgré la chaleur qui darde, beaucoup ont amené manteaux, écharpes, foulards, pulls et gilets. La prudence reste de mise, malgré les degrés qui ont anormalement grimpé en ce moment de l’année. Ces pièces de vêtements finiront parfois sur les têtes de leurs propriétaires, pour éviter l’insolation (les journaux de la presse gratuite pouvant aussi assurer très bien un tel office). Les plus prévoyantes ont emmené un chapeau, voire un bob. Les groupes de discussion se forment, s’interpellent d’un banc à l’autre. D’autres dames ou messieurs passent. On se salue, on parle des enfants – eux-mêmes déjà en retraite, parfois. Des bribes de conversation s’échappent du bruissement doux des conversations. Il y a des rires fréquents.

– Ah oui, le chat, c’est plus propre.
– Le sport, ça te tient en forme plus longtemps.
– Mais qu’est-ce qu’elle est médisante, celle-là !
– Alors, ce soleil ?

Ah, ce soleil. Il tape aujourd’hui. « Il fera moins chaud tout à l’heure » promet une d’elles. Des changements de place s’opèrent. Il s’agit pour certaines d’être davantage exposées à tout ce débordement de lumière, pour d’autres de l’éviter. Il y a des départs, des arrivées, comme finement réglées. Un monsieur passe, baragouine quelque chose, et s’en va. « Qu’est-ce qu’il a dit ? » hasarde une participante. « Il a dit qu’il reviendra plus tard » assure une autre. Déjà, le parc se remplit d’enfants, les décibels grimpent, les adolescents passent en groupes dans l’allée, smartphones en main. Les dames du square Serpollet observent tout cela avec attention, et amusement aussi. Il sera bien temps assez de rentrer plus tard. Rien ne presse. Il faut profiter des amies et de tout ce fourmillement, alentour. Et du soleil, bien entendu. « Les pieds sont chauds, les mains aussi » lance l’une d’elles. Les cœurs également.

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L’homme à la baignoire d’argent

20150316_155429Un incroyable vaisseau architectural est posé depuis 1856, rue de Clignancourt. Impossible de le louper quand on passe dans le coin, surtout si on arrive du quartier Saint-Pierre depuis l’étroite rue André-del-Sarte, où il émerge au loin. Ce bâtiment, avec son fronton sculpté imposant, a survécu aux politiques urbaines sans pitié des années 60 et 70 (qui ont vu notamment le merveilleux Gaumont-Palace, un temps le plus grand cinéma du monde, céder la place à une mocheté innommable). Il fut, à cheval sur les XIXe et XXe siècles, les Grands Magasins Dufayel. L’endroit avait ouvert côté boulevard Barbès au milieu du XIXe siècle, sous le nom de Palais de la Nouveauté. Son fondateur, Jacques-François Crespin, fut un des promoteurs à l’époque de l’achat à crédit. On y vendait des meubles et des articles de toutes sortes pour la maison.

« Je ne travaille qu’avec les pauvres »

A sa mort en 1888 (une date bien ronde, pour le coup), le magasin est repris par Dufayelun de ses employés, embauché comme commis à l’âge de 16 ans, Georges Dufayel (il est question d’un procès avec la veuve de Crespin, mais je n’en sais pas davantage). Son épopée a de quoi nourrir un roman. Le lieu devient alors « Les Grands Magasins Dufayel ». Rivaux des Printemps et autres Samaritaine ou Galeries Lafayette, mais situés dans un quartier très populaire, ils ouvrent les « joies » de la consommation à crédit à des classes laborieuses et moins aisées. « Moi messieurs, je ne travaille qu’avec les pauvres. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il y a d’argent chez ces bougres-là » aurait d’ailleurs dit Georges Dufayel. Ses receveurs passaient directement chez les clients, pour encaisser les mensualités et n’hésitaient pas à enquêter sur la solvabilité des clients, si besoin était. Dufayel voit grand pour son établissement : il fait construire des extensions sur le quadrilatère Barbès-Clignancourt-Sofia-Christiani, et commande la façade avec ornements et statues de la rue de Clignancourt à Jules Dalou et Alexandre Falguière (dont une station de métro porte le nom). Elle est alors surmontée d’un dôme culminant à 55 mètres, avec phare qui éclaire dufayel-controleurParis – comme la Tour Eiffel aujourd’hui – les soirs de spectacle. Oui, des spectacles. Car Dufayel vend des objets, mais en enrobant le tout de luxe et de fantasme : il ajoute aux bâtiments un jardin d’hiver où l’on peut admirer des plantes exotiques, un théâtre, un hall de concert où viennent se produire des artistes de l’Opéra. Se tiennent là des expositions, des conférences. On y projette aussi des films du cinéma naissant. La totale, en résumé, pour attirer les chalands.

Concession de lampadaires-boîtes postales

Staircase_in_DufayelGeorges Dufayel, d’origine modeste, construit sa fortune avec cet endroit hors-normes connu pour son incroyable escalier. Il possède plusieurs affaires, ouvre des succursales par centaines, gère une banque et une agence de publicité, et détient même jusqu’en 1913 une curieuse concession de colonnes, faisant à la fois office de colonnes de bronze à publicité lumineuses et de boîtes postales. L’homme crée même une station balnéaire normande à Sainte-Adresse, le « Nice havrais » où il reçoit le surnom assez fabuleux de « L’homme à la baignoire d’argent ». Les magasins Dufayel employèrent jusqu’à 15 000 personnes en 1912, si j’en crois certains chiffres. Les conditions de travail y étaient difficiles, et donnèrent même lieu à une journée de grève en 1905.

Le patron des lieux mourut en décembre 1916 (j’ai lu ici et là qu’il s’agissait d’un suicide, Salle des fêtesaprès des placements hasardeux). Il n’avait pas d’héritier, et les magasins à son nom fermèrent en 1930. Fin de cette aventure. Après la seconde guerre mondiale, la BNP y installa ses effectifs centraux (6000 personnes) dans l’endroit, sans toucher au bâti (seul le dôme fut rasé à la fin des années 50). La banque – encore partiellement présente rue de Sofia – transforma ensuite cet ex-temple consumériste en logements, dans les années 2000. J’ignore ce qu’il reste de l’intérieur, des coursives, du grand escalier…

20150316_154941Plusieurs grands magasins à Paris, comme Le Printemps, les Galeries Lafayette, ou Le Bon Marché, ont résisté à toutes les modes et soubresauts historiques (sauf La Samaritaine, engluée aujourd’hui dans une rénovation qui n’en finit plus). Des établissements Dufayel, qui furent considérés à l’époque comme les plus grands au monde dans leur genre, seule demeure cette façade grandiloquente, témoin de cette époque des débuts effervescents de la consommation de masse, décrits par Zola dans Au bonheur des dames. Si l’on en croit la borne d’information installée par la mairie, le fronton affiche un groupe de sculptures intitulé « Le Progrès entraînant dans sa course le commerce et l’industrie ». La course des Grands Magasins Dufayel se sera, elle, arrêtée avec les vrombissantes années 20.
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PS : les deux photos anciennes du bâtiment sont des photos trouvées sur Wikipédia et mentionnées comme étant dans le domaine public. L’image des agents Dufayel a été trouvée sur ce site, où il est question des écuries Dufayel (les chevaux étaient utilisés pour les livraisons, les déplacements des agents, l’affichage, etc). La photo de l’intérieur des magasins a été trouvée sur ce forum.

Instantanés sans filtres

Oui, la ville, c’est sale, c’est laid, bruyant et pollué. Mais la ville, c’est aussi un mélange de plans, de lignes, de matériaux, de teintes, d’ambiances, de bizarreries. Que j’aime à capter avec mon téléphone quand mon œil est « retenu » par un combinaison de plusieurs de ces facteurs. Voici quelques images glanées ces derniers mois. Elles ne sont ni retouchées, ni retravaillées d’aucune façon avec des filtres. Je vous les pose là, telles quelles, prises sur l’instant. Et sans ambition autre que de partager ces instantanés.

C’est un vieux graffiti

C’est une inscription à la peinture blanche sur un mur de briques, dans la rue Anatole France à Halluin où j’ai grandi. Pour moi, elle s’est toujours trouvée là, comme Capture d’écran 2015-02-25 à 20.20.19indissociable de son support. Je suis passé devant des milliers de fois et vérifie parfois qu’elle y figure encore. J’imagine que plus personne ne la remarque. Ce slogan a résisté au temps, à l’effacement total, au réaménagement urbain qui voit disparaître les bâtiments de l’ère textile et industrielle du Nord. Ce graffiti d’avant les bombes de peinture m’a toujours intrigué (oui, je sais, c’est bizarre, mais que voulez-vous). Il y a ce « avec » placé en dessous des deux autres termes – pourquoi cette fantaisie ? -, et puis ce dernier mot étalé avec moins de peinture sans doute, puisque moins lisible, où seuls le I, le C, le O sont évidents. Hicoud ? Micoud ? Hicord ? Micord ? Qui était cette personne, ou cette organisation, qui avait poussé quelqu’un à venir barbouiller ce trio de mots ?

La réponse a a surgi des réseaux sociaux. En réagissant à une photo sur Facebook, j’ai repensé à ce « Tous avec… », dont je suis allé récupérer la photo sur Internet. Postée aussi sur Twitter, par amusement, c’est d’un de mes abonnés – MisterBrighton – qu’est venue la lumière. « Ah si bon sang ! Gérard Nicoud était un membre turbulent du Cidunati« . Vérification faite, oui, il devait bien s’agir de ce Capture d’écran 2015-02-25 à 19.16.45monsieur, un Pierre Poujade en moins célèbre, ayant dirigé le mouvement susnommé. Ce cafetier en guerre contre l’administration, et adepte des coups médiatiques, avait purgé plusieurs peines de prison (à ce sujet, voir cet entretien télévisé, un tantinet anxiogène, avec Philippe Bouvard). Tout collait, des dates aux agissements de Gérard Nicoud, lui ayant valu une vague de soutiens. A 99%, le voile était levé. Je découvrais ainsi qu’il fallait lire « Tous avec Nicoud », et ce que signifiait cet appel. Au passage, il faut souligner qu’un simple « Tous avec Gérard », peint dans la précipitation, eût ensuite été frappé d’une inintelligibilité éternelle.

J’ai remercié MisterBrighton pour cet éclair. « Pas de merci. C’est honteux de briser ce genre de petit rien mystérieux qu’on traîne depuis nos enfances… Je suis un misérable » a-t-il répondu avec esprit. Pour ma part, j’étais amusé que cet angle mort du passé cesse de l’être. Et Gérard Nicoud, au fait ? Il ne fait plus la « une » de l’actualité au point de pousser des gens à peindre son nom sur les murs. Il a eu droit à une apparition en 2008 dans le film d’Antoine de Caunes sur Coluche, sous les traits de François Rollin. Son mouvement syndicaliste de commerçants avait en effet à l’époque soutenu la candidature de l’humoriste à la présidence. Bien entendu, le slogan peint était peut-être destiné à quelqu’un d’autre, ce qui rendrait de fait ce billet vain. Au moins, lors d’un dîner, si vous entendez parler de Gérard Nicoud – la probabilité est faible, admettons-le – vous pourrez briller.

Nuit blanche, stations fantômes

station-metro-fantome-croix-rouge-avec-sprague-thomsonUne virée nocturne dans les stations fantômes du métro parisien. Voilà la chance qui fut la mienne, il y a quelques années (en 2003, ces eaux-là). Le circuit était organisé par une association de passionnés, l’Ademas et n’est plus possible aujourd’hui, si j’en crois leur site. A mon grand regret, car j’aurais tant aimé revivre cette expérience, et prendre de bonnes images de ces lieux fantômes. A l’époque – c’est rageant – je n’avais en effet qu’un appareil photo argentique de piètre qualité, surtout dans un contexte de pénombre. Je n’ai donc réussi cette nuit-là que quelques clichés sur lesquels je viens de remettre la main, et que j’ai décidé de mettre en ligne, malgré tout. J’aurais aimé pouvoir réaliser d’aussi bons clichés que ceux de Pierre-Henry Muller, passionné d’archéologie urbaine, et dont le site Boreally.org est une mine d’or. (Comme il en autorise le partage, je me suis permis de lui emprunter quelques photos de sa collection).

Le trajet concocté par l’Ademas avait lieu de nuit, de minuit aux premières heures au premières lueurs de l’aube, sans aucune remontée en surface pendant tout ce temps, avec FullSizeRender 5une rame spéciale circulant pendant les heures où le métro « normal » ne fonctionne plus (je n’ai pas eu droit à un matériel ancien, de type Sprague, ce soir-là, dommage). Elle s’est élancée de la station Porte des Lilas, où nous avions reçu invitation à nous rendre. Celle-ci n’est pas fantôme – y transitent les lignes 3bis et 11 -, mais deux de ses quais sont fermés au public. Ils servent aujourd’hui à des tournages de films de cinéma ou publicitaires. Les réalisateurs disposent ainsi de quais réels pour y tourner en toute tranquillité (voilà pourquoi cette station apparaît souvent à l’écran, amusez-vous à le repérer). Une fois partis de cette zone secrète de la Porte des Lilas, nous avons parfois roulé de longs moments pour aller d’une station fermée à une autre, traversant le sous-sol parisien de toutes parts, en passant d’un réseau de métro à une autre, via des voies de raccordement que n’empruntent jamais les voyageurs.

Capture d’écran 2014-01-27 à 12.37.12Je ne sais plus combien de stations fermées nous avons arpentés ce soir-là. Je me souviens d’abord de Croix-Rouge. Cet ex-terminus de la ligne 10 fut fermé en 1939, pour cause d’entrée en guerre et de trop grande proximité avec Sèvres-Babylone. Elle n’a pas rouvert ensuite (contrairement à Cluny-La Sorbonne, Rennes, Liège, Varenne et Bel-air). Ses accès depuis la rue n’existent plus et ont été transformés en conduits d’aération. Quand vous empruntez la ligne 10, vous pouvez l’apercevoir, furtivement, plongée dans le noir et constellée de tags, entre Sèvres-Babylone et Mabillon. Sur un vieux plan de Paris que je possède, elle est affichée. J’ai aussi pu la voir sur le plan du métro, émergeant des murs décarrossés de la station Marcadet-Poissonniers : Capture d’écran 2015-02-16 à 19.10.19Un des grands moments de la soirée fut la découverte de la station Saint-Martin, elle aussi fermée en 1939 (dont les accès sont encore visibles dans la rue, l’un d’entre eux servant station-fantome-saint-martin-metro-parismême à accéder à un accueil de jour de l’Armée du salut, installé dans une partie de l’ex-station). Elle rouvrit juste après la guerre, mais peu de temps. Bien que figurant sur le parcours de deux lignes (les 8 et 9) et étant assez fréquentée, sa trop grande proximité avec Strasbourg-Saint Denis lui fut apparemment fatale. Ce fut la station la plus belle et la plus imposante que nous découvrîmes, avec ses couloirs, ses grands escaliers, et surtout, ses expérimentations de publicités peintes sur faïence (qui me permirent les rares clichés exploitables) :

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Si Croix-Rouge et Saint-Martin ont eu une vie, ce n’est pas le cas de la station Haxo dans le 19e (la première station fantôme, à proximité de la Porte des Lilas). Cette nuit-là, nous avons pu nous dégourdir les FullSizeRender 8jambes sur les quais de cet endroit qui ne fut jamais ouvert. Et qui n’eut même pas d’accès construits vers la surface (de fait, le seul moyen de voir Haxo est d’y arriver par les voies, à pieds ou en rame). La photo que j’ai prise montre un curieux panneau « Direction 1993 », trace d’une conférence de presse organisée par la SNCF, dans cette station, pour présenter un nouveau type de rame. Une photo de Pierre-Henry Muller montre un début de commencement de creusement des accès, mais qui n’est visiblement pas allé plus loin. voie-fetes-debut-percement-acces-station-fantome-haxoUne autre station déserte n’a jamais eu droit de voir passer des voyageurs, autres que ceux d’un soir : Porte Molitor. Ce bel endroit, avec une large voûte et quai central, aurait dû servir à la desserte du Parc des Princes, les soirs de match. Mais là encore, aucun accès vers l’extérieur ne fut creusé, comme le montre cette image (voir ici les droits).

Porte_Molitor2Ma photo montre ci-dessous que la station inutilisée servait (peut-être) à l’époque de la visite à la RATP pour des tests de réfection de faïence, ou de nettoyage ?FullSizeRender 6Mes souvenirs de cette expédition s’arrêtent là. Je n’ai pas pris de notes à l’époque. Je suis presque sûr (mais pas à 100%) que nous n’avons pas pu voir les stations Arsenal (visible aussi furtivement, sur le trajet de la 5, entre Bastille et le Quai de la Râpée ; indiquée sur ce plan de métro d’époque, et dont les accès sont encore visibles dans la rue), ou Champs-de-Mars (placée entre Ecole militaire et La Motte-Piquet-Grenelle, sur la 8). Ces 20150216_220804deux stations n’ont également pas rouvert après la seconde guerre mondiale. Je me rappelle que cette virée nocturne de l’Ademas s’était terminée à Gare du Nord, dans l’ex-terminus de la ligne 5, aujourd’hui reconverti en ateliers ferroviaires. L’escapade s’était conclue par un petit café, pour des voyageurs rincés de fatigue mais heureux, prêts à ressortir à l’air libre, au tout petit matin.

Je garde un souvenir fort de cette sortie en métro, conscient d’avoir vécu une nuit exceptionnelle. Car si certaines stations redeviennent accessibles, parfois, le temps d’une journée du patrimoine, pouvoir circuler ainsi de nuit sur le réseau métropolitain parisien et être déposé dans ces stations désertes eut quelque chose d’onirique. Pendant des années, sur la ligne 12, apercevant quasiment chaque jour les murs de l’ancienne station de Porte de Versailles (très faciles à repérer, quelques secondes avant d’arriver dans l’actuelle station), je me suis promis de refaire ce voyage de poche. J’ai traîné, et vu que l’affaire semble dorénavant impossible, je reste avec mes souvenirs, et bien peu de photos potables.

En guise de conclusion à ce billet, je vous laisse avec ce plan de métro général très ancien, qui fait apparaître toutes les stations fermées évoquées. Et même d’autres, comme Martin-Nadaud, absorbée par sa « consœur » Gambetta, à l’Est et dont elle est devenue… un simple couloir.

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PS : à noter que l’Ademas propose des visites à pieds, en remplacement des circuits spéciaux par train, pour apprendre à mieux connaître l’histoire du métro parisien.

Ce qui est interdit n’est pas autorisé

Capture d’écran 2015-01-30 à 10.54.29Le récent billet sur la réfection de la station Marcadet-Poissonniers, qui permet de se replonger avec délectation dans le passé, m’a rappelé un autre moment d’archéologie urbaine, qui vient de me revenir en mémoire. En bas de la rue Caulaincourt, dans le 18e, le Terrass’ Hôtel – ouvert en 1911 – est en travaux, pour une rénovation complète. Une des façades, où la boiserie a été retirée, laisse ainsi apparaître d’anciennes affiches du RPR. Elles doivent dater d’après 1991, comme en témoigne le logo sur l’affiche de gauche. Je pense que le Alain qui apparaît sur celle de droite est Juppé, l’homme à la mode, qui fut député de cette circonscription dans les années 80 et 90. Voir ressurgir le RPR de cette façon n’a guère manqué de cocasserie.

Cocasserie aussi en découvrant l’autre jour cette rue Dufriche, à Montreuil, où se trouve une magnifique… friche industrielle, arborant une merveilleuse charpente métallique (une ancienne usine de jouets, si j’ai bien saisi). La « friche Dufriche » (ex-maire de la ville et résistant), voilà qui fut presque trop beau pour être vrai (1). Capture d’écran 2015-01-30 à 10.52.09Et cocasserie enfin – toujours dans le domaine de l’archéologie urbaine, avec ce panneau plein d’humour (involontaire) aperçu un jour boulevard Saint-Germain. Où comment rappeler que ce n’est pas autorisé est interdit. A moins que ce ne soit l’inverse ?

Capture d’écran 2015-01-30 à 10.52.35_____________________________________

(1) Au sujet de cette friche, vous pouvez aller lire ceci. Le lieu a connu des moments agités il y a quelques années.

Décarrossage, mon amour

P1110254A Paris, quand certaines stations de métros sont rénovées, il se passe parfois un phénomène étonnant : on voit réapparaître les murs tels qu’ils étaient dans les années 60. Figés dans leur jus d’époque. C’est ce que j’avais pu remarquer en 2008 dans ma station Jules Joffrin, mais sans avoir pris de photos à l’époque, à mon grand regret. J’ai pu m’offrir une petite séance de rattrapage à la station Marcadet-Poissonniers, dans mon 18e. Les quais où passe la ligne 12 ont subi un « décarrossage ». Petite explication : dans les années 60, peu soucieuse de son patrimoine, la RATP avait, pour diverses raisons (l’éclairage notamment) installé des structures métalliques, devant les murs historiques. Dans nombre de stations de métro, et notamment celles de la ligne 12,P1110244 ex ligne du réseau « Nord-Sud » (d’où les lettres NS entremêlées que l’on voit sur les pourtours des emplacements publicitaires), la régie avait ainsi procédé à ce regrettable carrossage. Le programme de réfection desdites stations entamé il y a une quinzaine d’années passe aujourd’hui par le retrait de ces vilains panneaux de métal, pour dégager les parois et refaire les faïences blanc et vert (ou marron), dans le style originel. C’est alors qu’on peut observer ce qui fut caché pendant de longues années. La plupart des voyageurs du métro n’y prêtent aucune attention. Pour ma part, j’ai le palpitant qui s’agite quand je vois une station décarossée et non encore rénovée. On y découvre des choses épatantes. Le carrelage d’époque (qui semble ne nécessiter qu’un bon coup de chiffon par endroits), de vieilles publicités, des affiches, des règlements, des tableaux avec les « actes de probité » des aP1110226gents, des plans de métro et de RER (affichant des stations qui ne sont plus utilisées et l’ancien logo de la RATP), pour la plupart collés à même le mur. Je vous pose donc ci-dessous les photos prises à la station Marcadet-Poissonniers (dont on peut voir qu’elle s’appelait juste « Poissonniers », avant). Bientôt, tout cela aura disparu, pour de bon, et c’est pourquoi je me suis dépêché, cette fois, d’aller prendre quelques clichés (4). J’ai passé là un bon moment, ému de cette archéologie métropolitaine, sous le regard interrogateur des usagers. Dommage que la RATP ne trouve pas utile – à moins que ce ne soit pas possible – de conserver certains éléments de ce passé sur les quais eux-mêmes (5). A l’heure du « vintage », cela ferait son petit effet… N’est-ce pas ?

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PS : une autre station de la ligne 12 est en cours de décarrossage, il s’agit de Volontaires. Mais assez étrangement, les murs originels n’ont pas grand chose à montrer, et semblent avoir été attaqués à de nombreux endroits au marteau piqueur. Je voulais m’arrêter prendre des photos, mais ça n’aurait rien donné. Il n’y a rien à photographier.
PS2 : Ce blog explique très bien ce qu’est le style Nord-Sud, du temps de la CMP (Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris, une des ancêtres de la RATP)
PS3 : la réfection des stations avec l’esthétique originelle donne parfois lieu à des ratages étonnants, comme celle de Saint-Georges. La typographie actuelle diffère de celle qui est historique.
PS4 : Les affiches étaient encore en bon état, juste après le décarrossage, comme le montrent ces photos. Elles ont été apparemment vite arrachées. Quel dommage d’avoir raté ça…
PS 5 : Depuis ce billet, j’ai pu avoir quelques informations de la RATP, que vous pouvez retrouver dans cet article rédigé pour Dixhuitinfo.

Les méchants, ces patates molles

10847682_10152983576856054_3104360769341819497_oQuand j’ai ouvert ce blog, il y a un an et demi, je m’étais promis de ne rien m’imposer. Pas de thème, aucun d’exercice obligé. L’idée : ne se mettre au clavier que quand la bonne idée se pointe. A l’instant précis, je n’ai aucune bonne idée. Mais je souhaite poster ce billet, pour ne pas reprendre ce journal comme si de rien n’était. Car il ne s’est pas rien passé, bien évidemment. En quelques jours, tant d’événements se sont enchaînés, comme dans un film passé à vitesse rapide. Le flot d’information des télévisions, radios, et journaux, les soirées de recueillement à République, la grande marche mémorable du 11 janvier, les réseaux sociaux et leurs avalanches de slogans, de débats, de dessins, de citations, de mots, bons ou mauvais. Tout cela posté, commenté, partagé, « retweeté », « liké » dans un grand vortex, auquel j’ai contribué et qui m’a essoré. Un vortex qui n’est pas terminé. Qui ne peut d’ailleurs peut-être pas se terminer de sitôt (vu le climat très lourd et sécuritaire qui prévaut depuis ces drames). Mais il me fallait un « truc » (je ne trouve pas d’autre mot, alors ce sera celui-là, en référence à la magie, disons ?) pour tenter de passer à autre chose, enfin. Alors j’ai choisi cette image (1), dégotée sur Twitter. On y aperçoit Jeanne, 5 ans, brandir une pancarte arborant un slogan qui m’a tant fait rire :  « Les méchants, vous êtes des grosses patates molles ». Ce n’est malheureusement pas vrai (dommage). Mais pour tourner la page, au moins symboliquement, je vais choisir ça. Oui, à bas les grosses patates molles, et en route pour la suite.

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(1) La photo a été postée sur son compte Twitter par Arthur Chalot. Le crédit photo est FredMarie. Je ne poste d’habitude que mes propres photos, mais là, il m’a fallu effectuer une petite entorse à ce principe. Merci à l’auteur, qui ne m’en voudra pas, j’espère, de m’être ainsi servi.

Avion de papier diplomatique

2015-01-03 16.25.45Quoi de mieux pour démarrer l’année qu’un des formidables mots concoctés par mon Victor de neveu, 7 ans ? Rien. Je dois bien avouer que celui-ci m’a fait rire pendant un bon moment – ce qui n’est pas idéal quand vous subissez les assauts d’une bronchite de niveau 12 (sur 13 possibles). J’imagine mon loustic, envoyé par sa mère dans sa chambre, se demander comment sortir par le haut de ce conflit, prendre une feuille, improviser un avion, y apposer ce message de demande de fin de conflit, le jeter depuis le haut de l’escalier, et attendre. Cette idée est tellement drôle, tellement futée, qu’elle se devait de se retrouver ici. Imaginez le nombre de différends que l’on pourrait solder, en s’envoyant les uns les autres des avions en papier, avec des appels à l’apaisement. « Allez, arrête de faire la tête, on se fait un restau ? » ; « Cette réunion s’est mal passée, si on en causait tranquillement ? » ; « Cher voisin, vous avez fait beaucoup de bruit lors de votre fête hier, si vous passiez néanmoins pour le gâteau, cet après-midi » ;  « Monsieur l’inspecteur des impôts, j’ai un peu merdé sur ma déclaration, on se prend un café pour analyser tout ça ? » Souci : le génie se cogne parfois à la dure réalité. Le mot n’a été retrouvé que le lendemain. Beau et vain à la fois.

Bilan à peu près inutile de l’année 2014

10155262_10152355588426054_6024764908008507782_nL’an dernier, je m’étais amusé à dresser un bilan personnel inutile des douze mois écoulés, en cette période où tout média y va de sa rétrospective et de ses top 10 et classements en tous genres. Je me suis demandé s’il fallait réitérer l’exercice, au risque de me répéter. Et puisqu’il peut y avoir du comique dans la répétition, je me suis dit que oui. Alors, allons-y, pour une liste non exhaustive, avec hauts, bas, moyennes et quelques futilités bienvenues.

– En 2014, j’ai eu fatalement 41 ans révolus. Je n’ai rien pu y faire, et dans quelques semaine, je n’aurai d’ailleurs plus jamais 41 ans. J’aurai 42 ans, et entrerai même dans ma 43ème année. Dire que j’ai été un jour traumatisé d’avoir 26 ans.
– J’ai beaucoup ri avec cette photo en noir et blanc, d’un adulte déguisé en lapin tenant dans ses bras velus deux enfants terrorisés. Il fallait que je la publie, même si je n’ai pas la source (pas davantage que celle de la famille Babar, de l’an dernier).
– Je me suis mis au yoga. J’ai découvert : 1) que ça me vidait totalement l’esprit (pendant une heure, ce qui est beaucoup pour moi) ; 2) que je ne sais pas faire une charrue complète (voir ici) ; 3) que je souffre d’une crampe aiguë au pied gauche dans certaines postures (information secondaire, j’admets). En parlant de yoga, j’ai appris récemment que certains pratiquaient ça sur l’eau, sur une planche de paddle. J’ai cru à une blague, mais non. A quand le karaté sur table de salon ? Le ping-pong sur glace ?
– Je n’ai toujours pas joué une seule fois à Candy Crush, ni à Clash of Clans. Je crois que j’ai plus d’affinités avec la broderie sur coussin.
– J’ai encore repoussé le moment où je devrai expliquer à ma mère à quoi sert Twitter. Je ne suis pas sûr d’avoir bien saisi moi-même. Mais le jour où viendra où je devrai affronter cette épreuve (elle a déjà commencé à me poser des questions sur Facebook).
– J’ai découvert l’existence de la ville de Mouais, meilleur nom de commune imaginable, 12775_10152818406281054_5002516983229453109_navec celui d’Angoisse. Bizou n’est pas très loin.
– J’ai compris qu’il y avait une activité plus inutile que lire un pensum néolibéral de Jacques Attali ou écouter Sophie de Menthon : écrire une lettre de motivation. Personne n’aime en écrire, et personne ne les lit. C’est un très grand mystère de civilisation, qui perdure.
– J’ai encore pu exercer un peu mon métier, contre vents et marées, avec quelques articles, comme celui-ci qui fut pas mal repris, celui-là ou celui-là.
– J’ai surmonté ma détestation – que dis-je, mon dégoût – pour les avions (que j’avais su éviter depuis 10 belles années) en me rendant à Madrid pour honorer une vieille promesse. faite à un ami. J’y ai trop peu dormi, trop bu et mangé, et en ai découvert les urgences à 6 heures du matin, pour qu’y soit recousue l’arcade dudit ami. Ah, folle jeunesse !
– J’ai encore inventé quelques tracas du quotidien, pour m’amuser, comme « berguler (v) : voir ses courses se mélanger avec celles de la personne qui vous précède à la caisse parce que celle-ci prend tout son temps pour les ranger ». Je suis assez fier du « froutz » aussi : « mouchoir en papier oublié dans la machine à laver et qui s’est répandu en petits morceaux, accrochés à tout le linge. Ousse-froutz (n.) : … et la machine contenait essentiellement du linge noir. »
– J’ai atteint presque 100 billets publiés sur ce blog et enregistré plus de 9 000 visites depuis 10154482_10152382633041054_6312890580959837883_nsa création. J’ai parlé, entre autre, d’un immeuble fantôme, de gens dont il ne faut pas souhaiter la mort, du 8 février 1973, de petites dames mortes (ou pas), de M. Thierry, un technicien de quartier, de frontière franco-belge, de petits mots de mon neveu, de Roger, mon ancien (et extra) coiffeur, du Red Star, de ma première console de jeu, de vitrines moches, de cailloux et d’une interview ratée avec un grand photographe. J’ai gratté les lignes comme ça me venait, sans contrainte aucune, et souvent d’une traite. Ce qui donne ce grand bric-à-brac sans cohérence ni ligne directrice. Tant mieux.
– J’ai vécu un grand chelem personnel, inénarrable ou presque, en voyant se produire en concert, à une semaine d’intervalle, Morrissey et Johnny Marr, deux de mes héros. Cœurs avec les mains !
– Trop souvent désespéré par l’état de ce monde, et par le sort réservé aux animaux, j’ai décidé de changer au moins une chose dans ma façon de vivre, et de tendre vers une alimentation végétarienne. J’ai découvert, de fait, les joies du boulghour, du quinoa, du tofu, du blé et des lentilles. Comme la vie parfois vous récompense, je n’ai pas eu à arrêter les nouilles et les frites.
– J’ai continué de détester de façon passionnée les scooters (il faudrait vraiment interdire ces machines de10710662_10152754516786054_3456019448190333659_n malheur). J’y ai ajouté en 2014 les adeptes des verbes impacter, ambiancer, solutionner, digitaliser, implémenter, focuser, targeter, ou des expressions informatico-marketing comme la bottom line, l’incentive, prendre le lead ou mettre dans le pipe. Je pleure aussi beaucoup la mort confirmer du passer composer en particulier, et de la langue française en général. Koi, keskiya ?
– J’ai découvert par accident la mystérieuse Maddy Genets et son ensemble (sur laquelle, fait notable, je n’ai trouvé quasi aucune information en ligne). La  pochette de disque hors normes semble sortie du cerveau malade de Pierre La Police. Miracle des Internets, la chanson « Petite fleur » peut s’écouter ici (gros moral exigé avant de se lancer).
– En 2014, j’ai pu lire un nouveau livre de Philippe Jaenada, Sulak, et écouter un nouvel album de Morrissey, World Peace is none of your business. Le bonheur peut tenir sur deux lignes, en résumé. (Dans Sulak, j’ai découvert l’histoire drôlissime et vraie de l’attaque de Jimmy Carter par un lapin aquatique, et j’ai vraiment ri plus qu’il ne fallait).
– J’ai eu tendance à faire « trop long » quand j’écris, comme aujourd’hui. Donc il est temps de conclure, avec cette belle surprise de fin d’année, le beau livre absurde de Tom Gauld, Vous êtes tous jaloux de mon jetpack. Et dont cette planche m’offre une parfaite conclusion à ce billet. A bientôt, en 2015. Restez-vous mêmes, mais pas trop non plus.

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PS : La source de l’image de la ville de « Mouais » est ici (sans que je sache si l’auteur(e) de ce blog est bien l’auteur(e) de la photo, mais on dirait que oui).