Apaches et griffon

Les puces de Saint-Ouen s’avèrent une source inépuisable de choses à voir, de photos à prendre. Et de découvertes à faire, comme cette moto de marque Griffon, dont les Internets m’apprennent qu’il s’agissait d’une sous-marque de Peugeot dans les années 50-60 (le griffon étant lui le nom d’une créature mythologique, mixant aigle, lion et cheval). Ou encore ce Petit Journal daté de 1907, qui évoque les Apaches, terme générique (et en partie un mythe urbain) servant à qualifier les bandes de voyous sévissant alors dans la capitale (et qui, si j’en crois la « une » de cette publication, étaient vraiment très très très très grands).

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Un carrossage, décarrossage

P1110412Il y a environ un an de cela, je vous racontais le décarrossage de la station de métro Marcadet-Poissonniers, et la résurgence d’un passé maintenu dans son jus derrière des panneaux métalliques installés dans certaines stations dans les années 60. En retirant ce carrossage pour rénover ces lieux, la RATP fait remonter à la surface les carreaux de faïence d’origine, les affiches et panneaux publicitaires d’époque. De quoi procurer une belle émotion à ceux qui, comme moi, se piquent de s’intéresser à l’histoire des villes et leur patrimoine (le monde a besoin de gens bizarres, sachez-le). Un phénomène rare qu’il ne faut pas rater, puisque les affiches sont rapidement déchirées par les curieux, ou vandalisées par les idiots – même si la RATP essaye d’en protéger quelques unes.

En ce début d’année 2016, c’est ainsi au tour de la station Trinité-d’Estienne d’Orves de se délester de cette surcouche, et de se dévoiler dans sa splendeur perdue de 1959 ou 1960, année de sa défiguration. Ici et là, on se rend compte qu’un coup de chiffon suffirait presque à lui rendre son lustre. À l’époque, on l’appelait encore P1110421« Trinité », et comme à Poissonniers, s’y trouvaient des affiches collées à même le mur (et que la RATP ne pourra donc pas récupérer, à moins d’un miracle). Chose émouvante : certaines d’entre elles rappellent aux voyageurs d’alors les stations fermées au public (depuis la seconde guerre mondiale) : Arsenal, Bel Air, Champ de Mars, Saint-Martin, Croix-Rouge… Des noms fantasmatiques pour les aficionados du métro parisien. Certaines de ces stations ont rouvert par la suite, comme Rennes, Liège (1) ou Cluny. Mais bon, laissons-là la littérature : voici quelques photos de Trinité, avant rénovation, et avant qu’il ne reste plus rien de tout cela : le carreau estampillé « Faïencerie de Gien », les panneaux horaires en papier avec le vieux logo de la régie, la publicité Saint-Raphaël sur support métallique, les affiches de théâtre… Séquence émotion vintage.

L’an dernier, à l’occasion d’un article pour Dixhuitinfo.com, la RATP m’avait fourni l’explication suivante sur le carrossage des stations, essentiellement pratiqué sur la ligne 12, ex-ligne A de la compagnie Nord-Sud : « De 1959 à 1965, un carrossage standardisé a été déployé sur une centaine de quais des stations du métro. Ces carrossages métalliques avaient pour vocation, au-delà de la modernisation des aménagements des stations, de permettre le déploiement des nouveaux formats d’affichage publicitaire de 4 par 3 mètres. Cette campagne de rénovation fut d’ailleurs financée à l’époque par la régie concessionnaire de la publicité Métro Bus. Par économie, le carrelage derrière le carrossage fut conservé ». Les mesures d’économie ont parfois du bon, la preuve.

Dans la foulée de cette plongée archéologique à Trinité, j’ai fait un crochet pour voir ce que devenait justement la station Marcadet-Poissonniers. Les travaux y sont presque terminés (2). Les vestiges ont disparu. J’espère que certains ont pu être conservés, même si j’en doute fortement.

(1) La dernière station de métro parisienne a avoir connu des horaires restreints, à sa réouverture en 1968 et jusqu’en 2006.
(2) Je m’interroge sur le nom qui sera utilisé : les emplacements réservés ne permettront visiblement pas d’écrire Marcadet-Poissonniers à la suite. Aura-t-on droit à Poissonniers, flanqué d’un petit Marcadet ? Suspens.

Sous le soleil exactement (ou presque)

Capture d’écran 2015-04-23 à 21.09.40Les apercevoir est signe que l’hiver a rendu les armes, et que les meilleurs des jours pointent devant. Quand le temps passe au beau en avril, un groupe de dames de mon quartier se donne rendez-vous au square Léon Serpollet, rue des Cloÿs, pour se tenir compagnie et papoter. Aux environs de 15h30, chaque jour, elles commencent à confluer. Elles se posent sur un des bancs sous les arbres, là où le soleil ne peut pas cogner en toute férocité. Un jardinier du square passe, claque la bise aux premières arrivées. Bientôt, des renforts arrivent. En une demie-heure, grand maximum, elles sont une dizaine, voire plus, assises en rang d’oignons sur plusieurs bancs. C’est un manège assez fascinant à observer, cocasse et émouvant à la fois.

Il y a des sœurs (des jumelles, je crois), dans ce groupe. S’y glisse aussi de temps à autre « la petite dame », qui n’est pas morte. Parfois, l’une de ces femmes se rend au square avec son mari ou un compagnon, lequel assure alors un quota très minimal de présence masculine. Malgré la chaleur qui darde, beaucoup ont amené manteaux, écharpes, foulards, pulls et gilets. La prudence reste de mise, malgré les degrés qui ont anormalement grimpé en ce moment de l’année. Ces pièces de vêtements finiront parfois sur les têtes de leurs propriétaires, pour éviter l’insolation (les journaux de la presse gratuite pouvant aussi assurer très bien un tel office). Les plus prévoyantes ont emmené un chapeau, voire un bob. Les groupes de discussion se forment, s’interpellent d’un banc à l’autre. D’autres dames ou messieurs passent. On se salue, on parle des enfants – eux-mêmes déjà en retraite, parfois. Des bribes de conversation s’échappent du bruissement doux des conversations. Il y a des rires fréquents.

– Ah oui, le chat, c’est plus propre.
– Le sport, ça te tient en forme plus longtemps.
– Mais qu’est-ce qu’elle est médisante, celle-là !
– Alors, ce soleil ?

Ah, ce soleil. Il tape aujourd’hui. « Il fera moins chaud tout à l’heure » promet une d’elles. Des changements de place s’opèrent. Il s’agit pour certaines d’être davantage exposées à tout ce débordement de lumière, pour d’autres de l’éviter. Il y a des départs, des arrivées, comme finement réglées. Un monsieur passe, baragouine quelque chose, et s’en va. « Qu’est-ce qu’il a dit ? » hasarde une participante. « Il a dit qu’il reviendra plus tard » assure une autre. Déjà, le parc se remplit d’enfants, les décibels grimpent, les adolescents passent en groupes dans l’allée, smartphones en main. Les dames du square Serpollet observent tout cela avec attention, et amusement aussi. Il sera bien temps assez de rentrer plus tard. Rien ne presse. Il faut profiter des amies et de tout ce fourmillement, alentour. Et du soleil, bien entendu. « Les pieds sont chauds, les mains aussi » lance l’une d’elles. Les cœurs également.

L’homme à la baignoire d’argent

20150316_155429Un incroyable vaisseau architectural est posé depuis 1856, rue de Clignancourt. Impossible de le louper quand on passe dans le coin, surtout si on arrive du quartier Saint-Pierre depuis l’étroite rue André-del-Sarte, où il émerge au loin. Ce bâtiment, avec son fronton sculpté imposant, a survécu aux politiques urbaines sans pitié des années 60 et 70 (qui ont vu notamment le merveilleux Gaumont-Palace, un temps le plus grand cinéma du monde, céder la place à une mocheté innommable). Il fut, à cheval sur les XIXe et XXe siècles, les Grands Magasins Dufayel. L’endroit avait ouvert côté boulevard Barbès au milieu du XIXe siècle, sous le nom de Palais de la Nouveauté. Son fondateur, Jacques-François Crespin, fut un des promoteurs à l’époque de l’achat à crédit. On y vendait des meubles et des articles de toutes sortes pour la maison.

« Je ne travaille qu’avec les pauvres »

A sa mort en 1888 (une date bien ronde, pour le coup), le magasin est repris par Dufayelun de ses employés, embauché comme commis à l’âge de 16 ans, Georges Dufayel (il est question d’un procès avec la veuve de Crespin, mais je n’en sais pas davantage). Son épopée a de quoi nourrir un roman. Le lieu devient alors « Les Grands Magasins Dufayel ». Rivaux des Printemps et autres Samaritaine ou Galeries Lafayette, mais situés dans un quartier très populaire, ils ouvrent les « joies » de la consommation à crédit à des classes laborieuses et moins aisées. « Moi messieurs, je ne travaille qu’avec les pauvres. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il y a d’argent chez ces bougres-là » aurait d’ailleurs dit Georges Dufayel. Ses receveurs passaient directement chez les clients, pour encaisser les mensualités et n’hésitaient pas à enquêter sur la solvabilité des clients, si besoin était. Dufayel voit grand pour son établissement : il fait construire des extensions sur le quadrilatère Barbès-Clignancourt-Sofia-Christiani, et commande la façade avec ornements et statues de la rue de Clignancourt à Jules Dalou et Alexandre Falguière (dont une station de métro porte le nom). Elle est alors surmontée d’un dôme culminant à 55 mètres, avec phare qui éclaire dufayel-controleurParis – comme la Tour Eiffel aujourd’hui – les soirs de spectacle. Oui, des spectacles. Car Dufayel vend des objets, mais en enrobant le tout de luxe et de fantasme : il ajoute aux bâtiments un jardin d’hiver où l’on peut admirer des plantes exotiques, un théâtre, un hall de concert où viennent se produire des artistes de l’Opéra. Se tiennent là des expositions, des conférences. On y projette aussi des films du cinéma naissant. La totale, en résumé, pour attirer les chalands.

Concession de lampadaires-boîtes postales

Staircase_in_DufayelGeorges Dufayel, d’origine modeste, construit sa fortune avec cet endroit hors-normes connu pour son incroyable escalier. Il possède plusieurs affaires, ouvre des succursales par centaines, gère une banque et une agence de publicité, et détient même jusqu’en 1913 une curieuse concession de colonnes, faisant à la fois office de colonnes de bronze à publicité lumineuses et de boîtes postales. L’homme crée même une station balnéaire normande à Sainte-Adresse, le « Nice havrais » où il reçoit le surnom assez fabuleux de « L’homme à la baignoire d’argent ». Les magasins Dufayel employèrent jusqu’à 15 000 personnes en 1912, si j’en crois certains chiffres. Les conditions de travail y étaient difficiles, et donnèrent même lieu à une journée de grève en 1905.

Le patron des lieux mourut en décembre 1916 (j’ai lu ici et là qu’il s’agissait d’un suicide, Salle des fêtesaprès des placements hasardeux). Il n’avait pas d’héritier, et les magasins à son nom fermèrent en 1930. Fin de cette aventure. Après la seconde guerre mondiale, la BNP y installa ses effectifs centraux (6000 personnes) dans l’endroit, sans toucher au bâti (seul le dôme fut rasé à la fin des années 50). La banque – encore partiellement présente rue de Sofia – transforma ensuite cet ex-temple consumériste en logements, dans les années 2000. J’ignore ce qu’il reste de l’intérieur, des coursives, du grand escalier…

20150316_154941Plusieurs grands magasins à Paris, comme Le Printemps, les Galeries Lafayette, ou Le Bon Marché, ont résisté à toutes les modes et soubresauts historiques (sauf La Samaritaine, engluée aujourd’hui dans une rénovation qui n’en finit plus). Des établissements Dufayel, qui furent considérés à l’époque comme les plus grands au monde dans leur genre, seule demeure cette façade grandiloquente, témoin de cette époque des débuts effervescents de la consommation de masse, décrits par Zola dans Au bonheur des dames. Si l’on en croit la borne d’information installée par la mairie, le fronton affiche un groupe de sculptures intitulé « Le Progrès entraînant dans sa course le commerce et l’industrie ». La course des Grands Magasins Dufayel se sera, elle, arrêtée avec les vrombissantes années 20.
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PS : les deux photos anciennes du bâtiment sont des photos trouvées sur Wikipédia et mentionnées comme étant dans le domaine public. L’image des agents Dufayel a été trouvée sur ce site, où il est question des écuries Dufayel (les chevaux étaient utilisés pour les livraisons, les déplacements des agents, l’affichage, etc). La photo de l’intérieur des magasins a été trouvée sur ce forum.

Instantanés sans filtres

Oui, la ville, c’est sale, c’est laid, bruyant et pollué. Mais la ville, c’est aussi un mélange de plans, de lignes, de matériaux, de teintes, d’ambiances, de bizarreries. Que j’aime à capter avec mon téléphone quand mon œil est « retenu » par un combinaison de plusieurs de ces facteurs. Voici quelques images glanées ces derniers mois. Elles ne sont ni retouchées, ni retravaillées d’aucune façon avec des filtres. Je vous les pose là, telles quelles, prises sur l’instant. Et sans ambition autre que de partager ces instantanés.

Nuit blanche, stations fantômes

station-metro-fantome-croix-rouge-avec-sprague-thomsonUne virée nocturne dans les stations fantômes du métro parisien. Voilà la chance qui fut la mienne, il y a quelques années (en 2003, ces eaux-là). Le circuit était organisé par une association de passionnés, l’Ademas et n’est plus possible aujourd’hui, si j’en crois leur site. A mon grand regret, car j’aurais tant aimé revivre cette expérience, et prendre de bonnes images de ces lieux fantômes. A l’époque – c’est rageant – je n’avais en effet qu’un appareil photo argentique de piètre qualité, surtout dans un contexte de pénombre. Je n’ai donc réussi cette nuit-là que quelques clichés sur lesquels je viens de remettre la main, et que j’ai décidé de mettre en ligne, malgré tout. J’aurais aimé pouvoir réaliser d’aussi bons clichés que ceux de Pierre-Henry Muller, passionné d’archéologie urbaine, et dont le site Boreally.org est une mine d’or. (Comme il en autorise le partage, je me suis permis de lui emprunter quelques photos de sa collection).

Le trajet concocté par l’Ademas avait lieu de nuit, de minuit aux premières heures au premières lueurs de l’aube, sans aucune remontée en surface pendant tout ce temps, avec FullSizeRender 5une rame spéciale circulant pendant les heures où le métro « normal » ne fonctionne plus (je n’ai pas eu droit à un matériel ancien, de type Sprague, ce soir-là, dommage). Elle s’est élancée de la station Porte des Lilas, où nous avions reçu invitation à nous rendre. Celle-ci n’est pas fantôme – y transitent les lignes 3bis et 11 -, mais deux de ses quais sont fermés au public. Ils servent aujourd’hui à des tournages de films de cinéma ou publicitaires. Les réalisateurs disposent ainsi de quais réels pour y tourner en toute tranquillité (voilà pourquoi cette station apparaît souvent à l’écran, amusez-vous à le repérer). Une fois partis de cette zone secrète de la Porte des Lilas, nous avons parfois roulé de longs moments pour aller d’une station fermée à une autre, traversant le sous-sol parisien de toutes parts, en passant d’un réseau de métro à une autre, via des voies de raccordement que n’empruntent jamais les voyageurs.

Capture d’écran 2014-01-27 à 12.37.12Je ne sais plus combien de stations fermées nous avons arpentés ce soir-là. Je me souviens d’abord de Croix-Rouge. Cet ex-terminus de la ligne 10 fut fermé en 1939, pour cause d’entrée en guerre et de trop grande proximité avec Sèvres-Babylone. Elle n’a pas rouvert ensuite (contrairement à Cluny-La Sorbonne, Rennes, Liège, Varenne et Bel-air). Ses accès depuis la rue n’existent plus et ont été transformés en conduits d’aération. Quand vous empruntez la ligne 10, vous pouvez l’apercevoir, furtivement, plongée dans le noir et constellée de tags, entre Sèvres-Babylone et Mabillon. Sur un vieux plan de Paris que je possède, elle est affichée. J’ai aussi pu la voir sur le plan du métro, émergeant des murs décarrossés de la station Marcadet-Poissonniers : Capture d’écran 2015-02-16 à 19.10.19Un des grands moments de la soirée fut la découverte de la station Saint-Martin, elle aussi fermée en 1939 (dont les accès sont encore visibles dans la rue, l’un d’entre eux servant station-fantome-saint-martin-metro-parismême à accéder à un accueil de jour de l’Armée du salut, installé dans une partie de l’ex-station). Elle rouvrit juste après la guerre, mais peu de temps. Bien que figurant sur le parcours de deux lignes (les 8 et 9) et étant assez fréquentée, sa trop grande proximité avec Strasbourg-Saint Denis lui fut apparemment fatale. Ce fut la station la plus belle et la plus imposante que nous découvrîmes, avec ses couloirs, ses grands escaliers, et surtout, ses expérimentations de publicités peintes sur faïence (qui me permirent les rares clichés exploitables) :

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Si Croix-Rouge et Saint-Martin ont eu une vie, ce n’est pas le cas de la station Haxo dans le 19e (la première station fantôme, à proximité de la Porte des Lilas). Cette nuit-là, nous avons pu nous dégourdir les FullSizeRender 8jambes sur les quais de cet endroit qui ne fut jamais ouvert. Et qui n’eut même pas d’accès construits vers la surface (de fait, le seul moyen de voir Haxo est d’y arriver par les voies, à pieds ou en rame). La photo que j’ai prise montre un curieux panneau « Direction 1993 », trace d’une conférence de presse organisée par la SNCF, dans cette station, pour présenter un nouveau type de rame. Une photo de Pierre-Henry Muller montre un début de commencement de creusement des accès, mais qui n’est visiblement pas allé plus loin. voie-fetes-debut-percement-acces-station-fantome-haxoUne autre station déserte n’a jamais eu droit de voir passer des voyageurs, autres que ceux d’un soir : Porte Molitor. Ce bel endroit, avec une large voûte et quai central, aurait dû servir à la desserte du Parc des Princes, les soirs de match. Mais là encore, aucun accès vers l’extérieur ne fut creusé, comme le montre cette image (voir ici les droits).

Porte_Molitor2Ma photo montre ci-dessous que la station inutilisée servait (peut-être) à l’époque de la visite à la RATP pour des tests de réfection de faïence, ou de nettoyage ?FullSizeRender 6Mes souvenirs de cette expédition s’arrêtent là. Je n’ai pas pris de notes à l’époque. Je suis presque sûr (mais pas à 100%) que nous n’avons pas pu voir les stations Arsenal (visible aussi furtivement, sur le trajet de la 5, entre Bastille et le Quai de la Râpée ; indiquée sur ce plan de métro d’époque, et dont les accès sont encore visibles dans la rue), ou Champs-de-Mars (placée entre Ecole militaire et La Motte-Piquet-Grenelle, sur la 8). Ces 20150216_220804deux stations n’ont également pas rouvert après la seconde guerre mondiale. Je me rappelle que cette virée nocturne de l’Ademas s’était terminée à Gare du Nord, dans l’ex-terminus de la ligne 5, aujourd’hui reconverti en ateliers ferroviaires. L’escapade s’était conclue par un petit café, pour des voyageurs rincés de fatigue mais heureux, prêts à ressortir à l’air libre, au tout petit matin.

Je garde un souvenir fort de cette sortie en métro, conscient d’avoir vécu une nuit exceptionnelle. Car si certaines stations redeviennent accessibles, parfois, le temps d’une journée du patrimoine, pouvoir circuler ainsi de nuit sur le réseau métropolitain parisien et être déposé dans ces stations désertes eut quelque chose d’onirique. Pendant des années, sur la ligne 12, apercevant quasiment chaque jour les murs de l’ancienne station de Porte de Versailles (très faciles à repérer, quelques secondes avant d’arriver dans l’actuelle station), je me suis promis de refaire ce voyage de poche. J’ai traîné, et vu que l’affaire semble dorénavant impossible, je reste avec mes souvenirs, et bien peu de photos potables.

En guise de conclusion à ce billet, je vous laisse avec ce plan de métro général très ancien, qui fait apparaître toutes les stations fermées évoquées. Et même d’autres, comme Martin-Nadaud, absorbée par sa « consœur » Gambetta, à l’Est et dont elle est devenue… un simple couloir.

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PS : à noter que l’Ademas propose des visites à pieds, en remplacement des circuits spéciaux par train, pour apprendre à mieux connaître l’histoire du métro parisien.

Ce qui est interdit n’est pas autorisé

Capture d’écran 2015-01-30 à 10.54.29Le récent billet sur la réfection de la station Marcadet-Poissonniers, qui permet de se replonger avec délectation dans le passé, m’a rappelé un autre moment d’archéologie urbaine, qui vient de me revenir en mémoire. En bas de la rue Caulaincourt, dans le 18e, le Terrass’ Hôtel – ouvert en 1911 – est en travaux, pour une rénovation complète. Une des façades, où la boiserie a été retirée, laisse ainsi apparaître d’anciennes affiches du RPR. Elles doivent dater d’après 1991, comme en témoigne le logo sur l’affiche de gauche. Je pense que le Alain qui apparaît sur celle de droite est Juppé, l’homme à la mode, qui fut député de cette circonscription dans les années 80 et 90. Voir ressurgir le RPR de cette façon n’a guère manqué de cocasserie.

Cocasserie aussi en découvrant l’autre jour cette rue Dufriche, à Montreuil, où se trouve une magnifique… friche industrielle, arborant une merveilleuse charpente métallique (une ancienne usine de jouets, si j’ai bien saisi). La « friche Dufriche » (ex-maire de la ville et résistant), voilà qui fut presque trop beau pour être vrai (1). Capture d’écran 2015-01-30 à 10.52.09Et cocasserie enfin – toujours dans le domaine de l’archéologie urbaine, avec ce panneau plein d’humour (involontaire) aperçu un jour boulevard Saint-Germain. Où comment rappeler que ce n’est pas autorisé est interdit. A moins que ce ne soit l’inverse ?

Capture d’écran 2015-01-30 à 10.52.35_____________________________________

(1) Au sujet de cette friche, vous pouvez aller lire ceci. Le lieu a connu des moments agités il y a quelques années.

Décarrossage, mon amour

P1110254A Paris, quand certaines stations de métros sont rénovées, il se passe parfois un phénomène étonnant : on voit réapparaître les murs tels qu’ils étaient dans les années 60. Figés dans leur jus d’époque. C’est ce que j’avais pu remarquer en 2008 dans ma station Jules Joffrin, mais sans avoir pris de photos à l’époque, à mon grand regret. J’ai pu m’offrir une petite séance de rattrapage à la station Marcadet-Poissonniers, dans mon 18e. Les quais où passe la ligne 12 ont subi un « décarrossage ». Petite explication : dans les années 60, peu soucieuse de son patrimoine, la RATP avait, pour diverses raisons (l’éclairage notamment) installé des structures métalliques, devant les murs historiques. Dans nombre de stations de métro, et notamment celles de la ligne 12,P1110244 ex ligne du réseau « Nord-Sud » (d’où les lettres NS entremêlées que l’on voit sur les pourtours des emplacements publicitaires), la régie avait ainsi procédé à ce regrettable carrossage. Le programme de réfection desdites stations entamé il y a une quinzaine d’années passe aujourd’hui par le retrait de ces vilains panneaux de métal, pour dégager les parois et refaire les faïences blanc et vert (ou marron), dans le style originel. C’est alors qu’on peut observer ce qui fut caché pendant de longues années. La plupart des voyageurs du métro n’y prêtent aucune attention. Pour ma part, j’ai le palpitant qui s’agite quand je vois une station décarossée et non encore rénovée. On y découvre des choses épatantes. Le carrelage d’époque (qui semble ne nécessiter qu’un bon coup de chiffon par endroits), de vieilles publicités, des affiches, des règlements, des tableaux avec les « actes de probité » des aP1110226gents, des plans de métro et de RER (affichant des stations qui ne sont plus utilisées et l’ancien logo de la RATP), pour la plupart collés à même le mur. Je vous pose donc ci-dessous les photos prises à la station Marcadet-Poissonniers (dont on peut voir qu’elle s’appelait juste « Poissonniers », avant). Bientôt, tout cela aura disparu, pour de bon, et c’est pourquoi je me suis dépêché, cette fois, d’aller prendre quelques clichés (4). J’ai passé là un bon moment, ému de cette archéologie métropolitaine, sous le regard interrogateur des usagers. Dommage que la RATP ne trouve pas utile – à moins que ce ne soit pas possible – de conserver certains éléments de ce passé sur les quais eux-mêmes (5). A l’heure du « vintage », cela ferait son petit effet… N’est-ce pas ?

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PS : une autre station de la ligne 12 est en cours de décarrossage, il s’agit de Volontaires. Mais assez étrangement, les murs originels n’ont pas grand chose à montrer, et semblent avoir été attaqués à de nombreux endroits au marteau piqueur. Je voulais m’arrêter prendre des photos, mais ça n’aurait rien donné. Il n’y a rien à photographier.
PS2 : Ce blog explique très bien ce qu’est le style Nord-Sud, du temps de la CMP (Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris, une des ancêtres de la RATP)
PS3 : la réfection des stations avec l’esthétique originelle donne parfois lieu à des ratages étonnants, comme celle de Saint-Georges. La typographie actuelle diffère de celle qui est historique.
PS4 : Les affiches étaient encore en bon état, juste après le décarrossage, comme le montrent ces photos. Elles ont été apparemment vite arrachées. Quel dommage d’avoir raté ça…
PS 5 : Depuis ce billet, j’ai pu avoir quelques informations de la RATP, que vous pouvez retrouver dans cet article rédigé pour Dixhuitinfo.

Paradis retrouvé

20141027_195328Oui, oui, je sais, je vous ai déjà bien saoulés avec mon groupe adoré, les Smiths, entre cassette audio que je conserve précieusement et t-shirts en forme de trésors. Je radote, je ratiocine. Mais voilà, j’y reviens, parce qu’il s’avère que j’ai vécu un rêve, un vrai, un pur, un dur. Ces deux 20141103_224212dernières semaines, j’ai réalisé ce que je considère comme mon Grand Chelem intime. J’ai pu voir, à une semaine d’intervalle, à Paris, se produire sur scène mes deux héros. Ce fut d’abord Morrissey, le lundi 27 octobre, sur la scène du Grand Rex. Et une semaine plus tard, jour pour jour, son ex-compère Johnny Marr, sur celle du Trabendo, le 3 novembre. Je ne pensais pas que ce fût possible un jour, mais c’est bel et bien arrivé, comme si quelqu’un avait voulu mettre à l’épreuve mon cœur de quarantenaire (opération réussie).

Morrissey/Marr. Ces deux noms accolés figurent sur les disques que j’ai écoutés à m’en 20141027_212334griller le cerveau. A ma façon, j’aurai donc vu les Smiths sur scène. Oui, je sais, on en est bien loin, puisque les deux hommes n’ont pas joué ensemble, ne se parlent plus, et ne reformeront jamais le groupe (heureusement car les Smiths, ce fut court, parfait, et leur beauté réside là, n’y touchons surtout pas). Mais dans ma tête, j’ai assemblé le puzzle, réuni les deux noms à nouveau, remis le « / » entre eux. Oui, j’ai vu Morrissey ET Marr. Séparément, mais ensemble. Les Smiths. C’est comme ça. En regardant Morrissey en crooner sublime dans la salle roccoco du Grand Rex, puis Johnny Marr en génie facétieux dans celle très basique du Trabendo, je me suis représenté ces cinq petites années où en totale osmose ils dégainèrent à un rythme invraisemblable des chansons inusables. J’ai repensé à ce moment où, en vacances à Céret avec mes 20141103_211204parents, je trouvais en kiosque un exemplaire des Inrockuptibles consacré aux Smiths (déjà séparés à l’époque), avec ce papier de Nick Kent, intitulé « Paradis perdu », ou encore l’interview de Johnny Marr expliquant les raisons de son départ du groupe. Tout m’est revenu, en ces deux lundis fous : de ces vinyles des Smiths rachetés à un camarade collégien (qui ne devait pas avoir toute sa tête pour se séparer de telles merveilles (et qui valent de petites fortunes, aujourd’hui, sur Internet)) à ces émissions de Bernard Lenoir sur France Inter, écoutées religieusement dans l’espoir d’entendre « le nouveau single de Morrissey ».

Lors de ces deux concerts, j’ai pu voir l’ex-duo reprendre chacun de son côté, des morceaux du groupe défunt, dans une sorte de ping-pong artistique de haute volée. Comme si 2014-11-10 12.21.28l’un avait défié l’autre à quelques jours d’intervalles de revisiter leurs trésors passés. Comme du temps où ils se poussaient du coude pour pondre ensemble des chefs d’œuvre inoxydables. A Morrissey, au Grand Rex, des chansons comme « Asleep », « The Queen is dead », « Meat is murder », livrées sur scène comme si elles n’avaient pas 30 ans. A Johnny Marr, au Trabendo, des merveilles comme « Stil ill » (sur l’intro à la guitare du morceau, je pense que mon cerveau s’est déconnecté l’espace de quelques secondes, sous le coup de l’émotion), « Bigmouth strikes again », « How soon is now », « There is a light that never goes out » ou « The headmaster ritual ». Quels mots utiliser pour décrire la joie qui m’a englouti, à ces moments là ? Je l’ignore. En fait, je suis un peu sorti de moi-même je crois. Voilà qui résumerait la chose de façon insatisfaisante et floue. Voir Morrissey et Johnny Marr n’était pas chose que je pouvais entièrement appréhender, de toute façon. Ce fantasme était trop hautement perché.

Vous vous direz que je ne vaux sans doute guère mieux que ces groupies qui vont hululer 20141103_194303aux concerts de Beyoncé. Possible. Mais comme je l’ai déjà dit, les Smiths m’ont façonné, à leur façon. Je les chéris comme au premier jour, et même peut-être encore davantage. « Profites en, tant que tu peux » m’a-t-on conseillé avant cet enchaînement magnifique. Je m’y suis efforcé. Au moins, j’ai vécu ça, c’est vrai, et ces deux concerts ne me quitteront plus. Mais c’est terminé, et cela n’arrivera plus. Et cela me rend à la fois léger et triste. « I was happy in the haze of a drunken hour, but heaven knows I’m miserable now » chantait Momo à l’époque. Paradis perdu, puis retrouvé, puis re-perdu.

Piscine (un peu moins) maudite

10666039_10152728325586054_3229238316512851662_nHé, qu’on se le dise : j’ai enfin pu mettre les pieds à l’intérieur de la Piscine des Amiraux, ce lieu avec lequel j’entretiens une histoire des plus compliquées. J’ai saisi l’opportunité de la Nuit blanche dans le 18e, en ce début octobre venteux, pour m’immiscer dans cet endroit exceptionnel, lové dans un immeuble qui ne l’est pas moins. A défaut d’y barboter et de goûter à l’endroit dans des conditions classiques, j’ai découvert le lieu, plongé dans le noir, seulement éclairé par la diffusion en boucle d’un film aquatique de Kitsou Dubois. Les étages – là où se trouvent les cabines/vestiaires – étaient ouverts au public. Cette piscine des Amiraux, je l’ai donc davantage devinée (et sentie) que vue. Mais peu, c’est davantage que rien. La levée complète de la malédiction sera pour une autre fois. Allez savoir, peut-être qu’un jour j’y nagerai ma brasse médiocre ?