Un carrossage, décarrossage

P1110412Il y a environ un an de cela, je vous racontais le décarrossage de la station de métro Marcadet-Poissonniers, et la résurgence d’un passé maintenu dans son jus derrière des panneaux métalliques installés dans certaines stations dans les années 60. En retirant ce carrossage pour rénover ces lieux, la RATP fait remonter à la surface les carreaux de faïence d’origine, les affiches et panneaux publicitaires d’époque. De quoi procurer une belle émotion à ceux qui, comme moi, se piquent de s’intéresser à l’histoire des villes et leur patrimoine (le monde a besoin de gens bizarres, sachez-le). Un phénomène rare qu’il ne faut pas rater, puisque les affiches sont rapidement déchirées par les curieux, ou vandalisées par les idiots – même si la RATP essaye d’en protéger quelques unes.

En ce début d’année 2016, c’est ainsi au tour de la station Trinité-d’Estienne d’Orves de se délester de cette surcouche, et de se dévoiler dans sa splendeur perdue de 1959 ou 1960, année de sa défiguration. Ici et là, on se rend compte qu’un coup de chiffon suffirait presque à lui rendre son lustre. À l’époque, on l’appelait encore P1110421« Trinité », et comme à Poissonniers, s’y trouvaient des affiches collées à même le mur (et que la RATP ne pourra donc pas récupérer, à moins d’un miracle). Chose émouvante : certaines d’entre elles rappellent aux voyageurs d’alors les stations fermées au public (depuis la seconde guerre mondiale) : Arsenal, Bel Air, Champ de Mars, Saint-Martin, Croix-Rouge… Des noms fantasmatiques pour les aficionados du métro parisien. Certaines de ces stations ont rouvert par la suite, comme Rennes, Liège (1) ou Cluny. Mais bon, laissons-là la littérature : voici quelques photos de Trinité, avant rénovation, et avant qu’il ne reste plus rien de tout cela : le carreau estampillé « Faïencerie de Gien », les panneaux horaires en papier avec le vieux logo de la régie, la publicité Saint-Raphaël sur support métallique, les affiches de théâtre… Séquence émotion vintage.

L’an dernier, à l’occasion d’un article pour Dixhuitinfo.com, la RATP m’avait fourni l’explication suivante sur le carrossage des stations, essentiellement pratiqué sur la ligne 12, ex-ligne A de la compagnie Nord-Sud : « De 1959 à 1965, un carrossage standardisé a été déployé sur une centaine de quais des stations du métro. Ces carrossages métalliques avaient pour vocation, au-delà de la modernisation des aménagements des stations, de permettre le déploiement des nouveaux formats d’affichage publicitaire de 4 par 3 mètres. Cette campagne de rénovation fut d’ailleurs financée à l’époque par la régie concessionnaire de la publicité Métro Bus. Par économie, le carrelage derrière le carrossage fut conservé ». Les mesures d’économie ont parfois du bon, la preuve.

Dans la foulée de cette plongée archéologique à Trinité, j’ai fait un crochet pour voir ce que devenait justement la station Marcadet-Poissonniers. Les travaux y sont presque terminés (2). Les vestiges ont disparu. J’espère que certains ont pu être conservés, même si j’en doute fortement.

(1) La dernière station de métro parisienne a avoir connu des horaires restreints, à sa réouverture en 1968 et jusqu’en 2006.
(2) Je m’interroge sur le nom qui sera utilisé : les emplacements réservés ne permettront visiblement pas d’écrire Marcadet-Poissonniers à la suite. Aura-t-on droit à Poissonniers, flanqué d’un petit Marcadet ? Suspens.

Pleine de lignes, la vie 

IMG_2111-0Sur la promenade de la plage en forme de croissant de Trestraou, à Perros-Guirec, cette photo s’est offerte à moi comme une évidence. Ces lignes partout, horizontales, verticales, allant des lattes du banc jusqu’aux pulls en passant par les stries des nuages dans le ciel, composaient en se croisant et se superposant une image étonnante, seulement perturbée par les arabesques des ombres au sol. Il ne fallait pas rater une telle offrande.

Décrocher le pompon

IMG_1663Mon père aurait eu 69 ans, ce 25 avril 2015. Se serait-il souvenu, s’il avait encore été là, de ce moment d’enfance, figé par cette photo en noir et blanc ? Pour ma part, j’adore ce cliché, même si d’aucuns le trouveront banal. Tout y est parfait, comme s’il avait été soigneusement composé. L’image est nette, bien que pleine de mouvement. Une telle photo aurait, selon moi, sa place sans sourciller dans le travail d’un Doisneau, ou d’un Willy Ronis. Elle ne comporte pas de date, mais comme mon père semble avoir 5 ou 6 ans, elle a dû être prise au début des années 50. La joie rayonnante de mon papa, juché sur sa petite moto, est de celles qui contaminent et vous donnent immédiatement le sourire. Ce jour-là, il a décroché le pompon, la « queue du Mickey », ce trophée agité au bout d’une corde par le forain, justifiant à lui-seul de monter dans un manège. Je ne sais pas qui a pris cette photo, mon grand-père sans doute. Il a déclenché l’appareil au moment parfait. Un « instant décisif » cher à Cartier-Bresson. Derrière lui, le public des adultes est ravi, comme s’il participait lui-même à cette quête du pompon. Bien plus ravi que cet enfant, à droite, qui a vu l’appareil photo et qui semble incrédule, voire désabusé, face à cette situation (j’aperçois souvent des enfants sur les manèges qui paraissent éprouver moins de plaisir à tourner en rond que leurs géniteurs). Il y a aussi cette petite fille, derrière mon père, qui toise le Graal (ses chances s’avéraient minces de s’en emparer, placée ainsi à l’arrière du véhicule ; mon papa avait eu la bonne place). Cette image date d’avant l’instantanéité numérique, du partage frénétique en réseau (auquel je contribue, je le sais bien), d’avant les selfies et de leurs cannes, que je classe dans le comble du ridicule. Mes grands-parents l’ont découverte une fois développée. Ils l’ont conservée, peut-être mise dans un album, geste que nous ne faisons plus aujourd’hui. Elle a traversé le temps (qui peut dire ce qu’il restera de nos images pixellisées dans 30 ans ?), ce temps dont on est malade aujourd’hui, parce qu’on en manque, parce que tout va trop vite, toujours.

Ce jour-là, mon père a décroché le pompon.

Vitrine (pas vraiment) magique

10415571_10152776527821054_4931608964392310598_nOui, je confirme, c’est en effet une vitrine vieillotte et désolée. Aperçue à Malakoff, cette ville au nom si peu « francilien » (parce qu’issue d’un ancien quartier de Vanves, et nommée selon une tour militaire près de Sébastopol). Ce magasin de chaussures jauni était-il fermé définitivement, rattrapé par la crise ? Oui, apparemment (mais je n’en jurerais pas, je vois survivre dans mon quartier des commerces aussi étranges que celui-ci, tel le Nant). En tout cas, ces trois chaussures comme abandonnées là, oubliées 1601077_10152776537791054_5268854986461262687_nde tous, avec leur petite étiquette – il y avait des mules, tristes et dépareillées de l’autre côté de la porte – m’ont à la fois fait sourire et collé un bourdon terrible. Le tragi-comique de cette vitrine malakoffiote (c’est ainsi que l’on dit) m’a fait penser aux clichés de l’excellent photographe anglais Martin Parr, qui sait trouver de la drôlerie et de la poésie dans les objets et les situations les plus banales. N’ayant pas une once de son talent, j’ai quand même pris la photo, comme un tout petit petit petit hommage. On fait ce qu’on peut.

Grande joie des petits

P110048310676205_10152806112531054_4513974260278548557_nLe petit garçon, comblé d’avoir attrapé le pompon sur sa belle moto de manège, c’est mon père Jean-Claude, dans les années 50. Je suppose qu’il devait avoir alors 5 ou 6 ans. Quelque soixante années plus tard, même expression de joie pour sa petite-fille et ma nièce Camille, qui vient de fêter ses 5 ans et ouvre son cadeau, presque incrédule. Les deux photos figent cet instant pareil à nulle autre, quand vous êtes tout à votre joie. Joie volatile : il faudra bientôt rendre le pompon, ranger son jouet, et retourner grandir.

 

Piscine (un peu moins) maudite

10666039_10152728325586054_3229238316512851662_nHé, qu’on se le dise : j’ai enfin pu mettre les pieds à l’intérieur de la Piscine des Amiraux, ce lieu avec lequel j’entretiens une histoire des plus compliquées. J’ai saisi l’opportunité de la Nuit blanche dans le 18e, en ce début octobre venteux, pour m’immiscer dans cet endroit exceptionnel, lové dans un immeuble qui ne l’est pas moins. A défaut d’y barboter et de goûter à l’endroit dans des conditions classiques, j’ai découvert le lieu, plongé dans le noir, seulement éclairé par la diffusion en boucle d’un film aquatique de Kitsou Dubois. Les étages – là où se trouvent les cabines/vestiaires – étaient ouverts au public. Cette piscine des Amiraux, je l’ai donc davantage devinée (et sentie) que vue. Mais peu, c’est davantage que rien. La levée complète de la malédiction sera pour une autre fois. Allez savoir, peut-être qu’un jour j’y nagerai ma brasse médiocre ?

Dans la rue Moufle

3b892380b5ca11e3b908129a84f01860_8 Les voies de la capitale sont dotées d’appellations parfois surprenantes (rue du Chat qui pêche, rue de la Grande truanderie, rue des Mauvais garçons…) En ce qui me concerne, c’est décidé : mon nom de rue préféré (si jamais on devait un jour me demander, ce dont je doute), ce sera ce « Moufle », dans le 11e. En pratique, la rue tirerait son nom du patronyme d’un ancien maire de l’arrondissement, mais c’est à peu près tout ce que j’ai pu trouver comme information sur les Internets. Aucun rapport, à priori, avec ce gant rigolo sans séparation entre les doigts – sauf pour le pouce, ce doigt à part permettant la préhension et donc à qui la civilisation dit merci  – qui remonte au Moyen-âge. Et qui, contrairement aux mitaines, n’a pas été remis au goût du jour par Madonna au milieu des années 80.

Mais ouais, des cailloux !

2014-03-28_16-33-32_190L’autre jour, en vous parlant de la petite dame qui est morte (mais, en fait, non, si vous avez bien suivi, merci), j’avais glissé une notule sur les enfants du square des Cloÿs, qui n’aiment rien tant que venir s’ébrouer sur les cailloux du petit jardin japonisant. J’ai systématiquement pu vérifier l’attrait que ce coin exerce sur les mioches. Encore l’autre jour, deux spécimens m’ont permis de faire cette photo, qui vous prouve donc que je ne délire pas. Les cailloux, c’est quand même le top, il faut dire. Nous, les adultes aveuglés par nos soucis, nous n’avons pas conscience du potentiel de ces trucs, mais il faut les voir, les loustics, s’amuser en amasser de pleines poignées, et à les envoyer voler en l’air un peu partout (et surtout sur ma tête ou dans mes yeux, la plupart du temps). Quelle joie de s’en remplir les poches, comme un trésor précieux, pour ensuite les transvaser et aller les balancer en l’air sur d’autres têtes. Ou sur les copains. Ou sur l’arbre/les plantes (j’ai remarqué cette curieuse manie). Quel pied d’en faire des tas, et de shooter ensuite dedans avec frénésie. Quelle jubilation de se rouler dessus, ou d’y enfoncer généreusement les genoux (qui prennent un x, comme cailloux, tiens tiens (1)). Quel plaisir peut s’avérer supérieur à celui de venir verser de l’eau ou de la boue sur des cailloux blancs, hein ? La poussière, l’eau, le carton, la ficelle (et je ne parle même pas des vrais jouets) ne permettent pas autant d’options. Les cailloux sont indépassables.

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(1) Si vous avez un souci avec les x en fin de mots, tentez donc de mémoriser cette expression :  « Viens mon chou, mon bijou, mon joujou, sur mes genoux, et jette des cailloux à ce ripou de hibou plein de poux ».

Livre, mon ami

P1100683P1100684Passage Verdeau. Une boutique fermée ce jour-là, avec, en vitrine, cette jolie phrase. Un peu plus loin, un homme au bonnet bleu (et non rouge) farfouille. Dans dix ans, voire moins, je suppose qu’on trouvera là des magasins de coques pour téléphones mobiles ou de fringues. « Les gens achètent vraiment tant de fringues que ça ? » s’interrogeait Etienne Daho dans une interview récente. On peut se le demander.